Riant de tout, il vit le monde se dissoudre en particules invisibles. Démocrite d'Abdère était connu des anciens comme le Philosophe rieur — non par cruauté mais par une sorte d'amusement cosmique : l'humanité s'agitait et manigançait dans un univers qui, à y regarder de près, n'était que des atomes et du vide, se réarrangeant pour l'éternité.
Il hérita l'idée de son maître Leucippe, dont presque rien ne survit, et en bâtit une physique complète de toutes choses. L'affirmation était d'une économie stupéfiante : la réalité consiste en un nombre infini de particules indivisibles — atomos, l'insecable — se mouvant dans le vide. Elles ne diffèrent que par la forme, la taille, l'arrangement et la position. Tout le reste est apparence : le doux et l'amer, le chaud et le froid, la couleur et le son n'existent que par convention, dans les sens de l'observateur. Au fond, comme aurait dit Démocrite, il n'y a que les atomes et le vide. Le goût, l'odeur, la sensation s'expliquaient mécaniquement, par des atomes de formes particulières frappant des organes particuliers. Même l'âme était matérielle — des atomes fins, ronds, ignés, diffusés dans le corps.
Le radicalisme est facile à manquer à distance. Démocrite élimina la finalité de la nature. Les choses arrivent parce que les atomes se heurtent et s'agglutinent, non parce qu'un esprit l'aurait voulu. Il rejeta tout l'appareil des dieux-explications sans devenir cynique : son éthique visait la gaieté, une vie de plaisirs mesurés et libérée de la peur — y compris de la mort, puisque la mort n'était que la dispersion des atomes de l'âme. Ses contemporains le trouvèrent étrange ; Aristote le prit assez au sérieux pour le réfuter longuement, et c'est ainsi qu'une bonne part de la théorie survit. Des dizaines d'ouvrages attribués à Démocrite — sur les mathématiques, la musique, l'agriculture, l'astronomie — il ne reste que des fragments, cités par ses adversaires.
Pendant deux mille ans, l'atome attendit en exil. Les stoïciens et les Pères de l'Église préféraient un monde avec providence, et les atomes n'en avaient aucune. Mais l'idée ne mourut jamais tout à fait — Lucrèce la garda vivante en vers, Pierre Gassendi la ranima au XVIIe siècle, et quand John Dalton eut besoin d'un modèle pour la combinaison chimique, il tendit la main à travers les millénaires jusqu'à Abdère. La physique moderne a affiné l'atome au-delà de tout ce que Démocrite imaginait, puis l'a fendu, puis a découvert que les morceaux ont des morceaux. Mais l'intuition centrale — que la variété foisonnante du monde se construit à partir d'un petit alphabet de pièces identiques — est la sienne, et c'est l'une des suppositions les plus heureuses jamais formulées.
Impact sur la civilisation
Démocrite proposa la réduction la plus audacieuse de l'histoire de la pensée : que toute variété n'est que motif dans l'arrangement d'unités identiques se mouvant dans le vide. L'hypothèse atomique survécut à deux millénaires d'exil pour devenir le fondement de la chimie, de la théorie cinétique et de la physique des particules. Plus profondément, il montra qu'un compte rendu complet de la nature n'a pas besoin d'invoquer le dessein — l'univers mécanique de Newton, Laplace et Darwin descend, en droite ligne, du philosophe rieur d'Abdère.
Classé n° 63 des 100 plus grands scientifiques — score scientifique 62.33/100 (percée 7.67 · savoir apporté 4.0 · conséquences 5.6). Ce sont les mathématiques qui décident de l’ordre.
- G.S. Kirk, J.E. Raven and Malcolm Schofield, The Presocratic Philosophers (1983)
- C.C.W. Taylor, The Atomists: Leucippus and Democritus (1999)
- Titus Lucretius Carus, De Rerum Natura, translated by W.H.D. Rouse (1924)