Marrakech n'est pas seulement une ville ; c'est le trône du sud marocain — fondée en 1070 par Youssouf ibn Tachfin, capitale de trois dynasties, et pendant neuf siècles le nom par lequel le monde connut le pays lui-même. Les Européens appelèrent longtemps tout le royaume « Marrakech » avant d'apprendre à dire « Maroc ».
La fondation fut un acte de volonté impériale. En 1070, l'émir almoravide, frais vainqueur de Sijilmassa et de ses routes de l'or, choisit une plaine sans eau dans le Haouz — sous le Haut Atlas enneigé, entre le désert et la mer — et y décréta une capitale. Ses ingénieurs creusèrent les khettaras, canaux souterrains captant la nappe de l'Atlas qui firent fleurir la plaine ; ses architectes élevèrent la première mosquée et la kasbah ; les remparts de pisé rouge, bâtis de la terre locale, donnèrent à la ville la couleur qu'elle ne perdit jamais. Marrakech — du berbère mur akush, « terre de Dieu » — fut dès sa naissance une déclaration : le pouvoir pouvait se planter partout où le souverain le voulait.
Sous les Almoravides, Marrakech devint la capitale d'un empire du Sénégal à l'Èbre. Sous les Almohades, qui la prirent d'assaut en 1147, elle devint plus grande encore : Abd al-Moumen et Yacoub al-Mansour élevèrent la Koutoubia et son minaret de 77 mètres, bâtirent palais et hôpitaux, et firent de la ville le siège du plus vaste empire de la Méditerranée occidentale. Les chroniqueurs l'appelaient la « fiancée du Maghreb ». Sous les Saadiens, après la longue éclipse mérinide où Fès fut capitale, Marrakech se releva : Ahmed al-Mansour bâtit le palais El Badi — « l'Incomparable » — de marbre italien et d'or soudanais, merveille du XVIe siècle, et les tombeaux saadiens, redécouverts en 1917, demeurent la plus exquise nécropole d'Afrique.
Le génie de la ville est la synthèse. Le minaret de la Koutoubia fixa le canon de l'architecture marocaine ; la médersa Ben Youssef, rebâtie par les Saadiens, est le chef-d'œuvre du zellige, du cèdre sculpté et du stuc ; les souks — teinturiers, dinandiers, tanneurs — exercent les mêmes métiers dans les mêmes quartiers depuis huit cents ans. Jemaa el-Fna, la grande place, est un théâtre sans murs : le jour, jus d'orange et charmeurs de serpents ; la nuit, cent grills sous la fumée et les tambours, des conteurs tenant la foule comme au XIIe siècle. L'UNESCO a classé la médina au patrimoine mondial en 1985 ; les traditions orales de la place sont patrimoine immatériel de l'humanité.
Marrakech porte aussi le récit moderne du Maroc. Les années 1960 amenèrent les hippies ; les années 1980, Yves Saint Laurent, dont le jardin Majorelle devint un lieu de pèlerinage ; le XXIe siècle, la conférence climat COP22 et un tourisme qui fit de la ville rouge l'une des destinations les plus visitées du monde. À travers tout, la ville garda sa double nature : capitale impériale et ville de marché, sacrée et profane, neige de l'Atlas au-dessus et poussière du désert en dessous.
Pour comprendre le Maroc, tenez-vous au crépuscule sur l'esplanade de la Koutoubia : l'Atlas virant au violet derrière le minaret, l'appel à la prière roulant sur la médina, la place en contrebas allumant ses mille feux. Neuf siècles après qu'un émir saharien planta ses tentes sur une plaine vide, la ville rouge commande toujours l'horizon — l'éternel sud de l'imaginaire marocain.
Le mellah juif de Marrakech — établi en 1558 sous les Saadiens, l'un des plus anciens quartiers juifs du monde arabe — ajoute une couche au palimpseste de la ville rouge : les synagogues du mellah, son cimetière aux milliers de tombes blanchies à la chaux, et la mémoire d'une communauté qui produisit conseillers royaux, financiers du commerce du sucre et traducteurs du makhzen. Le mythe moderne de la ville fut écrit par des étrangers restés : Winston Churchill peignit l'Atlas depuis les jardins de la Mamounia ; Yves Saint Laurent, qui découvrit la lumière de Marrakech en 1966, fit du jardin Majorelle — la villa bleu cobalt dans une jungle de bambous — son refuge, et ses cendres y furent dispersées ; la médina accueille désormais un festival de cinéma qui est le Cannes africain. Pourtant, le Marrakech le plus profond reste celui décrété par Ibn Tachfin : la cité des sept saints, dont le pèlerinage annuel — la ziyara de la sebaa — ordonne encore l'année spirituelle ; la ville où la neige de l'Atlas est visible depuis la porte du désert de Bab Agnaou ; la ville qui apprit au monde que la terre rouge, dûment commandée, devient éternité.
Impact sur la civilisation
Un chapitre de « Maroc : le long empire » — plus de huit siècles d’État marocain continu, des Idrissides aux Alaouites régnants.
- UNESCO — Medina of Marrakesh
- The Cambridge History of Africa, vol. 3
- Gast, Marrakech: histoire d'une ville
- Encyclopaedia of Islam: Marrakush
- Amira Bennison, The Almoravid and Almohad Empires