Sept morts, dont un enfant. Coupures d'urgence à Kiev, une première depuis le printemps. À l'approche de l'hiver, Moscou cible à nouveau le réseau — et la défense aérienne ukrainienne est à rude épreuve.
Publié le 1 octobre 2026 · 03:53 GMT
Kiev s'est réveillée mercredi dans une ville étouffée par la fumée — et un réseau électrique sous l'assaut le plus lourd qu'il ait subi depuis des mois.
La Russie a déchaîné dans la nuit un barrage combiné de drones et de missiles balistiques contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes, dans ce que les autorités ukrainiennes décrivent comme la plus grande frappe coordonnée contre le réseau depuis la fin de la saison de chauffage de l'hiver dernier. Sept personnes ont été tuées, dont un enfant, a déclaré le président Volodymyr Zelensky. Des infrastructures critiques ont été attaquées dans cinq régions, des dégâts signalés dans cinq autres.
L'opérateur national du réseau, Ukrenergo, a imposé des coupures d'électricité d'urgence à Kiev et dans trois régions environnantes — une première pour la capitale depuis le printemps. Tramways et trolleybus se sont immobilisés aux heures de pointe ; la compagnie des eaux de la ville a signalé une chute de pression. Selon les autorités, une centrale électrique clé et d'autres installations énergétiques autour de la capitale ont été endommagées.
« La Russie est passée à des frappes massives contre les infrastructures énergétiques », a déclaré le Premier ministre Sergueï Koretsky sur X. « Depuis l'été, il ne se passe presque plus un jour sans attaque contre nos infrastructures énergétiques. Mais une frappe combinée de cette ampleur n'avait plus eu lieu depuis la fin de la dernière saison de chauffage. »
L'armée de l'air ukrainienne affirme que ses défenses ont intercepté 254 des 285 drones russes avant la tombée du soir — dont 174 modèles à propulsion plus rapides et volant à haute altitude, plus difficiles à abattre — en plus d'une attaque de missiles balistiques. Onze oblasts ont été visés, mais c'est Kiev qui a encaissé le plus gros.
Moscou raconte une autre histoire sur ce qui a été frappé. Le ministère russe de la Défense affirme que la frappe nocturne a visé le centre de données De Novo à Kiev, la sous-station de Kyivska près de Nalyvaikivka, la centrale hydroélectrique de Kiev à Vychgorod, la centrale thermique de Trypilska et un site de stockage d'énergie — plus des infrastructures portuaires à Izmaïl et un cargo en mer Noire. Selon lui, ces installations alimentaient le secteur militaro-industriel ukrainien. Reuters n'a pas pu vérifier ces affirmations de manière indépendante.
La centrale de Trypilska — la plus grande centrale thermique de la région de Kiev — était toujours en réparation après une frappe russe dévastatrice en avril 2024 quand elle a été de nouveau touchée. « L'ennemi frappe délibérément le secteur énergétique avant la saison de chauffage, dans l'espoir de laisser les Ukrainiens sans électricité ni chauffage », a déclaré le patron de Centrenergo, Sergueï Issatchenko. « Mais nous tiendrons bon. »
Le calendrier n'a rien d'un mystère. Le barrage fait suite à plusieurs jours d'attaques de drones de plus en plus intenses contre la capitale — le prélude, craignent les Ukrainiens, d'une campagne d'hiver destinée à soumettre les villes par le froid, comme le froid record de l'hiver dernier a failli le faire.
Il faut comprendre ce qu'est un réseau électrique pour comprendre pourquoi on le bombarde. Ce n'est pas une cible parmi d'autres : c'est le système nerveux d'un pays moderne. Sans électricité, les hôpitaux basculent sur leurs groupes électrogènes, les usines s'arrêtent, les trains et les tramways s'immobilisent, l'eau cesse de monter dans les immeubles, les communications s'éteignent. Frapper le réseau, c'est frapper tout le reste d'un seul coup — l'économie, l'armée, et le moral d'une population qui découvre, un soir d'octobre, ce que signifie le noir.
C'est aussi une arme d'une cruauté calculée : elle ne tue pas d'un coup, elle use. Sept morts dans la nuit de mardi à mercredi, dont un enfant — le bilan immédiat, terrible, des frappes. Mais la stratégie vise plus loin : un hiver entier de coupures, de froid dans les appartements, d'écoles fermées, d'usines au ralenti. Moscou ne cherche pas à prendre Kiev par les airs ; elle cherche à la vider de sa capacité à tenir, degré par degré.
Et le calendrier n'a rien d'un mystère. Le barrage suit plusieurs jours d'attaques de drones de plus en plus intenses contre la capitale — le prélude, craignent les Ukrainiens, d'une campagne d'hiver destinée à soumettre les villes par le froid, comme le froid record de l'hiver dernier a failli le faire. La guerre entre dans sa saison froide, et avec elle revient la question que chaque automne repose depuis 2022 : le réseau tiendra-t-il ?
La Russie n'en est pas à son coup d'essai. Dès l'automne 2022, après les revers militaires de Kharkiv et de Kherson, Moscou avait lancé sa première grande campagne contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes — des vagues de missiles qui avaient plongé des millions d'Ukrainiens dans le noir et le froid. L'hiver 2023-2024 avait vu la campagne reprendre, avec notamment la destruction de la centrale de Trypilska en avril 2024 — cette même centrale, la plus grande de la région de Kiev, qui était toujours en réparation quand elle a été de nouveau frappée cette semaine.
La doctrine est ancienne, et elle n'est pas russe : c'est celle de l'énergie comme arme. En 1973, l'embargo pétrolier de l'OPEP avait montré au monde qu'on pouvait faire plier des économies entières sans tirer un coup de feu, simplement en fermant un robinet. Depuis, chaque grande puissance a intégré la leçon : les flux d'énergie sont des leviers de coercition. Ce que Moscou fait subir au réseau ukrainien, c'est la version cinétique et hivernale de cette vieille grammaire — non plus le robinet du pétrole, mais les transformateurs, les sous-stations, les centrales.
Face à cette doctrine, l'Ukraine a appris. Depuis 2022, Ukrenergo et les énergéticiens comme DTEK et Centrenergo ont développé un art de la réparation sous les bombes : équipes mobiles, pièces de rechange prépositionnées, transformateurs protégés par des gabions et des bunkers. Le pays s'est aussi arrimé électriquement à l'Europe — la synchronisation d'urgence avec le réseau continental, réalisée en mars 2022 en quelques semaines alors qu'elle devait prendre des années, permet aujourd'hui d'importer du courant européen quand la production nationale s'effondre. Chaque hiver est une course entre les missiles russes et les ingénieurs ukrainiens ; le score, jusqu'ici, est resté serré.
Mais la course change de nature. L'armée de l'air ukrainienne affirme avoir intercepté 254 des 285 drones de la nuit — un taux remarquable, et pourtant insuffisant : les 31 qui sont passés, dont 174 modèles à propulsion plus rapides et volant à haute altitude, plus difficiles à abattre, ont suffi à imposer des coupures d'urgence à Kiev pour la première fois depuis le printemps. La défense aérienne est un sport de rattrapage permanent : chaque génération de drones russes est un peu plus rapide, un peu plus haute, un peu plus nombreuse que la précédente.
Géopolitique. La frappe est un message à plusieurs destinataires. À Kiev : rien n'est à l'abri, pas même le centre de données De Novo, pas même la centrale hydroélectrique de Vychgorod — la liste des cibles revendiquées par Moscou se lit comme le catalogue de tout ce qui fait fonctionner une économie de guerre moderne. Aux capitales occidentales : l'escalade a un bouton, et c'est Moscou qui a la main dessus — chaque livraison d'armes, chaque paquet de sanctions peut se payer en hiver ukrainien. Et aux opinions publiques européennes : regardez ce que coûte le soutien à Kiev, en énergie et en factures.
Macroéconomie. Le Sud global lit l'événement en prix. Izmaïl est un port céréalier danubien ; chaque frappe à proximité fait trembler le corridor dont dépendent les importateurs de blé du Caire à Dacca. Un nouvel hiver de coupures en Ukraine, c'est aussi plus de pression sur les marchés européens de l'énergie et des prix du gaz plus élevés — des coûts payés d'abord dans les pays qui n'ont ni les moyens ni les stocks de l'Europe. Pour le Sud, le quatrième hiver de cette guerre n'est pas une pièce de morale mais une ligne de comptabilité.
Démographie. La guerre de l'énergie est aussi une guerre contre les villes — et l'Ukraine est un pays urbanisé. Des millions de citadins dépendent du chauffage urbain, cet héritage soviétique qui fait de chaque immeuble un maillon d'un réseau centralisé : quand la centrale s'arrête, c'est tout un quartier qui se refroidit. Les vagues de froid transforment les coupures en exode — vers l'ouest du pays, vers l'Europe — et chaque départ affaiblit un peu plus le tissu économique et démographique que la guerre n'a pas encore défait.
Histoire. Les sièges ont toujours visé les ventres avant les murs. De Léningrad aux blocus les plus anciens, affamer une ville — de nourriture, de chaleur, de lumière — est la plus vieille stratégie du monde. La nouveauté n'est pas la méthode, c'est l'échelle industrielle et la précision : des drones à quelques milliers de dollars pour frapper des transformateurs à plusieurs millions, une arithmétique de l'usure où l'attaquant dépense moins que le défenseur ne répare. C'est la démocratisation du siège par la technologie.
Structure. Sous les bombes se joue une révolution silencieuse : celle des réseaux électriques eux-mêmes. L'Ukraine d'après-guerre — si elle tient jusque-là — ne reconstruira pas le système centralisé soviétique : elle construira un réseau décentralisé, résilient, fait de petites unités de production distribuées, de stockage et d'interconnexions européennes, précisément parce que les grandes centrales sont des cibles trop faciles. La guerre est en train d'accoucher, dans la douleur, du réseau électrique du XXIe siècle.
Kiev parle le langage de la résistance et du décompte. Le président Zelensky annonce le bilan — sept morts, dont un enfant. Le Premier ministre Koretsky décrit la bascule : « La Russie est passée à des frappes massives contre les infrastructures énergétiques », des attaques quasi quotidiennes depuis l'été, et une frappe combinée d'une ampleur inédite depuis la fin de la dernière saison de chauffage. Le patron de Centrenergo, Sergueï Issatchenko, nomme la stratégie : « L'ennemi frappe délibérément le secteur énergétique avant la saison de chauffage, dans l'espoir de laisser les Ukrainiens sans électricité ni chauffage. Mais nous tiendrons bon. » Le message est double : alerter le monde, et tenir.
Moscou parle le langage de la légitimité militaire. Son ministère de la Défense égrène ses cibles — centre de données, sous-station de Kyivska, centrale hydroélectrique de Kiev, Trypilska, stockage d'énergie, port d'Izmaïl, cargo en mer Noire — et affirme qu'elles alimentaient le secteur militaro-industriel ukrainien. Ces affirmations n'ont pas pu être vérifiées de manière indépendante. Mais la liste elle-même est le message : pour la Russie, il n'existe plus de distinction entre infrastructure civile et infrastructure de guerre, dès lors qu'elle sert l'effort ukrainien.
Washington et les capitales européennes font le calcul de la défense aérienne avec une inquiétude croissante. Intercepter 254 drones sur 285 est un exploit, et pourtant les 31 restants ont suffi à plonger une capitale dans le noir. La question est industrielle et urgente : les intercepteurs, les équipes de réparation et les transformateurs de remplacement arriveront-ils plus vite que les drones ? Chaque hiver repose la même équation, et chaque année la réponse coûte plus cher.
Le Sud global, lui, ne choisit pas de camp dans ce débat : il choisit son pain. Pour Le Caire, Lagos ou Dacca, la question n'est pas de savoir qui a visé quoi, mais de savoir combien coûtera le blé en janvier et le gaz en février. C'est la lecture la plus froide de toutes — et peut-être la plus honnête : les guerres des autres se paient toujours, quelque part, par ceux qui n'y sont pour rien.
La première inconnue est technique : quelle capacité de production est réellement hors service, et combien de temps dureront les réparations ? Trypilska était toujours en chantier après avril 2024 ; chaque nouvelle frappe repousse l'échéance et épuise un peu plus les stocks de pièces, les équipes, les budgets. Ukrenergo ne publie qu'une partie de ses dégâts — la guerre de l'information fait elle-même partie de la guerre.
La deuxième inconnue est stratégique : ce barrage ouvre-t-il la campagne d'hiver, ou n'était-il qu'une démonstration ponctuelle ? Les frappes quasi quotidiennes depuis l'été suggèrent une montée en puissance méthodique plutôt qu'un coup isolé. Si c'est le début, Kiev et les grandes villes de l'est et du sud doivent se préparer à des mois de coupures tournantes — le scénario que les Ukrainiens redoutent et pour lequel ils stockent générateurs et bois de chauffage.
La troisième inconnue est météorologique, et elle n'obéit à personne : quand les températures chuteront, et de combien ? L'hiver dernier, un froid record avait failli faire ce que les missiles n'avaient pas réussi. Un hiver doux serait le meilleur allié de Kiev ; une vague de froid polaire, le meilleur allié de Moscou. La guerre, au XXIe siècle comme au Moyen Âge, se joue encore en partie dans le ciel.
La quatrième inconnue est diplomatique : cette escalade rapproche-t-elle ou éloigne-t-elle une négociation ? Moscou parie qu'un hiver de coupures fera ce que trois ans de guerre n'ont pas fait — briser la volonté politique de continuer. Kiev parie l'inverse : que chaque hiver survécu prouve que le pays ne pliera pas, et que la lassitude finira par changer de camp. Entre les deux paris, il y a des millions de personnes qui attendent, dans des appartements qui se refroidissent, de savoir lequel avait raison.
Il y a une armée dont on ne parle presque jamais, et c'est pourtant elle qui tient le pays debout : les réparateurs. Quand les missiles sont tombés dans la nuit de mardi à mercredi, les équipes d'Ukrenergo et de Centrenergo savaient déjà ce qui les attendait à l'aube — des transformateurs éventrés, des lignes à terre, des sous-stations en feu. Leur travail commence quand celui des autres s'arrête : monter sur les pylônes pendant que les sirènes peuvent reprendre, reconnecter sous la menace d'une seconde frappe, improviser avec des pièces qui n'existent parfois plus sur aucun catalogue.
Car le maillon faible du réseau ukrainien n'est pas le courage — c'est la pièce détachée. Les transformateurs de puissance, ces monstres d'acier de plusieurs dizaines de tonnes qui font le lien entre la production et la distribution, ne se fabriquent pas en série : leurs délais de production se comptent en mois, parfois en années, et la demande mondiale explose. Chaque transformateur détruit est une course contre la montre logistique autant qu'électrique. L'Europe l'a compris, qui achemine depuis 2022 équipements et groupes électrogènes ; mais un transformateur ne voyage pas comme un colis.
C'est cette guerre-là — silencieuse, technique, acharnée — qui décidera de l'hiver. Les missiles russes détruisent en une nuit ce que des mois de travail reconstruisent ; les ingénieurs ukrainiens ont appris à protéger, disperser, redonder. Des transformateurs entourés de gabions, des équipements critiques déplacés sous terre ou sous des abris blindés, des schémas de délestage qui épargnent les hôpitaux : le réseau ukrainien est devenu, sous les bombes, un laboratoire mondial de la résilience électrique. Si Kiev passe l'hiver, ce ne sera pas seulement une victoire militaire — ce sera la démonstration qu'un réseau moderne peut apprendre à saigner sans mourir.
L'Occident y voit un bombardement terroriste délibéré contre des civils avant l'hiver — et fait le calcul de la défense aérienne avec une inquiétude croissante. Intercepter 254 drones sur 285 est un exploit remarquable, et pourtant insuffisant : les 31 qui sont passés ont suffi à plonger une capitale dans le noir. La question occidentale est industrielle et urgente — les missiles de défense aérienne et les équipes de réparation arriveront-ils plus vite que les drones russes, et le réseau ukrainien pourra-t-il être durci avant les premières gelées ? Chaque hiver de cette guerre est une course entre les missiles russes et les ingénieurs ukrainiens ; Moscou vient de tirer le coup de départ du quatrième.
La lecture de Moscou est plus froide : les cibles étaient légitimes, le message délibéré. La liste des frappes revendiquées — un centre de données, des sous-stations, une centrale hydroélectrique, une centrale thermique, un port danubien, un navire en mer Noire — se lit comme le catalogue de tout ce qui fait fonctionner une économie de guerre moderne, et la Russie veut que Kiev (et ses fournisseurs) comprennent que rien sur cette liste n'est à l'abri. La question orientale est celle de l'endurance : la Russie parie qu'un nouvel hiver de coupures fera ce que trois ans de guerre n'ont pas fait — briser la volonté politique de continuer le combat. La frappe est aussi un signal à l'Occident : l'escalade a un bouton, et c'est Moscou qui a la main dessus.
Le Sud observe le réseau à travers le prisme des prix. Izmaïl est un port céréalier danubien ; chaque frappe à proximité fait trembler le corridor céréalier dont le Sud dépend. Un nouvel hiver de coupures en Ukraine, c'est plus de pression sur les marchés européens de l'énergie, des prix du GNL plus élevés et des approvisionnements alimentaires plus tendus — des coûts payés d'abord au Caire, à Lagos et à Dacca, pas à Kiev. Pour le Sud, le quatrième hiver de cette guerre n'est pas une pièce de morale mais une ligne de comptabilité : plus le réseau brûle longtemps, plus le pain coûte cher. La question du Sud est de savoir quand, et non si, les répercussions atteindront ses marchés.