> > >>
Aller au contenu principalAprès la main arrachée d'un lycéen de 15 ans à Lens, le ministre de l'Intérieur suspend l'usage des grenades assourdissantes contre les manifestants. Tandis que le premier ministre Lecornu s'apprêtait à parler aux Français mercredi soir, une troisième semaine de blocages a mis à nu une école en ruine et un gouvernement presque sans moyens.
Publié le 7 octobre 2026 · 18:00 GMT

PARIS. La France a suspendu l'usage policier des grenades assourdissantes dans les manifestations de lycéens, quelques heures après la main arrachée d'un adolescent de 15 ans lors d'un affrontement avec les CRS dans la ville de Lens, dans le nord du pays. Le ministre de l'Intérieur Laurent Nunez a annoncé la suspension mercredi matin sur RTL, tandis que le premier ministre Sébastien Lecornu s'apprêtait à s'adresser à la nation mercredi soir au sujet d'un mouvement de protestation scolaire entré dans sa troisième semaine. Plus de 500 établissements étaient partiellement ou totalement fermés mercredi, et les syndicats ont appelé à de nouvelles manifestations jeudi. La décision marque une concession remarquable d'un gouvernement accusé de force disproportionnée, avec 18 enquêtes ouvertes sur des comportements policiers, alors qu'il peine à réparer une école en ruine avec des caisses presque vides.
La suspension a été ordonnée mardi par Louis Laugier, directeur général de la Police nationale, à titre provisoire jusqu'à ce que les circonstances de la blessure de Lens soient établies. Nunez l'a confirmée mercredi matin, déclarant sur RTL qu'il existait une « forte possibilité » que le tir d'une grenade assourdissante non létale ait causé la perte de la main de l'adolescent. « Je suspends leur utilisation pour le mouvement des lycéens jusqu'à ce que toute la lumière soit faite sur ce qui s'est passé dans cette affaire », a-t-il dit, soulignant que l'arrêt ne concernait que ces manifestations et seulement jusqu'à ce que les enquêteurs y voient clair.
La France n'a arrêté les grenades qu'après la main arrachée d'un lycéen. La question la plus dure, à laquelle aucune suspension ne répond, est de savoir qui paiera pour reconstruire l'école.
Le Monde a identifié l'arme : l'EF-SON, une grenade assourdissante de nouvelle génération fabriquée par la société française Alsetex, fournisseur historique du ministère de l'Intérieur. L'engin n'est entre les mains des forces de l'ordre que depuis l'été 2025, aux côtés d'un autre modèle, le GL-304, produit par le brésilien Condor. Large de 40 millimètres et tirée depuis le lanceur Cobra, l'EF-SON parcourt environ 80 mètres et détonne à quelque 160 décibels à dix mètres, selon la documentation policière consultée par le journal. Sa puissance sonore est comparable à celle de l'ancienne grenade lacrymogène GM2L, qui a déjà mutilé des manifestants : la main d'un jeune homme arrachée lors d'une rave à Redon, en Bretagne, en 2021, et le pouce d'un manifestant pacifique déchiré à Rouen en 2023. Les deux affaires ont été classées sans suite. Ironie du sort : l'EF-SON suspendue, la police devra revenir à la GM2L dont le bilan de blessures avait forcé la mise à l'écart partielle.
L'affaire de Lens n'est pas la seule à avoir horrifié l'opinion. La semaine dernière, un collégien de 14 ans dans le nord-ouest parisien a été frappé au visage par une grenade lacrymogène à une distance si courte qu'il a perdu plusieurs dents, et un policier a été mis en cause mardi dans cette affaire. Nunez a indiqué que 18 enquêtes internes pour comportements fautifs présumés avaient été ouvertes depuis le début des manifestations. Le président Emmanuel Macron, après une réunion d'urgence mardi soir à l'Élysée avec Lecornu et les ministres de l'Éducation et de l'Intérieur, a exigé des forces « empathie » et « pédagogie », insistant par la voix de Nunez sur la nécessité d'agir « avec la plus grande proportionnalité ».
Les syndicats étudiants ont traduit la colère en chiffres : ils réclament un investissement de 10 milliards d'euros dans l'enseignement secondaire et supérieur et ont rédigé une liste de 10 propositions comprenant la refonte des charges de travail, l'abandon du controversé système d'admission dans le supérieur, la fin des violences policières contre les élèves et la création de davantage de logements étudiants. La réponse de Lecornu, pour l'heure, a été une semaine de « démocratie interne », les lycées étant invités à remplacer les cours par des débats pour faire remonter les griefs. Le leader syndical lycéen Ryad Rani a balayé l'offre comme « une nouvelle tentative de museler le débat », tandis que Nicolas Bonnet, qui représente les chefs d'établissement, a estimé que sortir de la crise exigerait « autre chose qu'une simple période de concertation ».
Les élèves eux-mêmes restent inflexibles. Sabrine Kharbach, porte-parole de la fédération Union étudiante, a déclaré sur BFMTV que les blocages continueraient jusqu'à satisfaction des revendications. Anaïs Ella, porte-parole de l'association Les Lycéens, a confié à CNN que Lecornu n'avait nullement répondu aux demandes syndicales, ajoutant que pourvoir les postes vacants dans les classes à examen relevait « du b.a.-ba du système éducatif » et que, si l'argent réglerait une partie de leurs problèmes, une refondation profonde des relations entre le gouvernement et les élèves s'imposait. « Nous sommes les premières personnes concernées par l'Éducation nationale, et pourtant nous ne sommes pas vraiment écoutées », a-t-elle dit. Angelo Via, 19 ans, qui a manifesté mardi, a confié à CNN son sentiment d'« impuissance » face aux violences policières, tout en espérant que les manifestations imposeraient un « changement radical » sur les budgets de l'éducation.
Politiquement, Lecornu marche sur un fil. Il a reconnu le caractère « légitime » des revendications des élèves tout en qualifiant les troubles des manifestations lycéennes les plus violentes depuis des décennies. La gauche l'accuse de répression : Manuel Bompard, coordinateur national de La France insoumise, a déclaré qu'il avait fallu « plusieurs enfants mutilés à vie » pour que le ministre renonce aux grenades contre des lycéens, tandis que le gouvernement accuse ce même mouvement d'attiser les tensions. Une pétition hébergée sur le site même de l'Assemblée nationale réclame désormais l'interdiction des armes susceptibles de causer des blessures lors des manifestations. Pendant ce temps, l'impasse budgétaire a déjà secoué les marchés obligataires français, ne laissant au gouvernement presque aucune marge pour acheter la sortie de la crise scolaire.
L'argent est l'autre étau. Sous pression pour maîtriser la dette publique dans une croissance molle, le gouvernement dispose de peu de marges pour des écoles sous-dotées et des bâtiments vieillissants, et l'allocution de mercredi soir devait porter sur la crise scolaire autant que sur le très contesté budget 2027. La fiche pays de la France dessine un État pris en tenaille entre la pression de la rue et celle des marchés de la dette. La rue, elle, n'en a pas fini : cinq grands syndicats enseignants ont appelé à la grève jeudi en solidarité avec leurs élèves, la CGT soutient de nouvelles marches, et les organisations lycéennes ont proclamé jeudi « l'acte IV » du mouvement, avec une nouvelle journée nationale d'action fixée au 17 octobre. L'équipe de Macron espère que le dialogue suffira ; elle avait utilisé la même stratégie d'écoute pour calmer les Gilets jaunes en 2019. Les élèves, pour l'instant, sont toujours dans la rue.
Les troubles débordent aussi les frontières. Dans la ville belge de Liège, au moins 107 personnes ont été interpellées ce mois-ci en lien avec des manifestations d'élèves, et les enseignants y sont en grève. Au Portugal, le principal syndicat enseignant FENPROF a lancé mi-septembre une grève illimitée contre les heures supplémentaires, tandis que les enseignants madrilènes préparent leur propre grève le 14 octobre. Ce qui a commencé comme une révolte scolaire française devient une affaire européenne.
Dans les capitales et les rédactions occidentales, l'affaire se lit comme un test de résistance de la démocratie française elle-même. La suspension des grenades assourdissantes est présentée comme la preuve que les contre-pouvoirs fonctionnent encore : un adolescent mutilé, l'indignation publique, 18 enquêtes, un ministre contraint de s'expliquer à la radio du matin. Le récit s'articule autour de la proportionnalité et de la responsabilité, les enquêtes de l'IGPN et la pétition de l'Assemblée nationale étant érigées en anticorps d'un système ouvert, avec en toile de fond la tension irrésolue entre l'appel de Macron à l'« empathie » et les images de CRS lançant des grenades contre des lycéens.
La lecture politique, à l'Ouest, n'est pas plus indulgente. La semaine de « démocratie interne » de Lecornu est largement décrite comme une redite du manuel Macron de 2019 face aux Gilets jaunes, un dispositif de concertation acheté avec un temps que le gouvernement n'a peut-être pas. À six mois d'une présidentielle où les partis contestataires dominent les sondages, les analystes occidentaux voient un exécutif qui tente d'éteindre un incendie avec un arrosoir : reconnaissant des revendications « légitimes » sans avoir le budget pour y répondre, dénonçant les violences pendant que sa propre police est mise en cause.
Les médias orientaux, de Bakou à l'espace post-soviétique, lisent les mêmes images comme la preuve du double standard occidental. AzerNews, qui a relayé les détails cliniques de l'amputation de Lens, présente la suspension comme un aveu : la police française a employé des armes de force intermédiaire contre ses propres enfants et ne s'est arrêtée que lorsque les mutilations sont devenues impossibles à dissimuler. La formule s'écrit presque toute seule dans les éditoriaux orientaux : le même Paris qui sermonne les gouvernements d'Afrique et d'Asie sur les droits humains envoie des CRS armés de lance-grenades dans des manifestations de lycéens.
Il existe une seconde lecture orientale, plus froide, qui dépasse la jubilation. L'épisode EF-SON, une arme flambant neuve déployée moins d'un an après sa livraison, y est présenté comme la preuve d'un tournant européen plus large vers un maintien de l'ordre militarisé, alors même que les budgets européens ne peuvent plus financer les services publics que les manifestants défendent. Pour les publics de l'Est, la leçon ne porte pas sur l'école : c'est que l'ordre occidental, sous pression, repose sur les mêmes matraques et les mêmes grenades qu'il condamne ailleurs.
Dans le Sud global, la révolte des lycéens français se lit comme une histoire familière habillée à l'européenne : l'austérité contre la jeunesse. L'aveu même du gouvernement, qui dit manquer de marges sous la pression de la dette publique et d'une croissance molle, fait écho aux camisoles budgétaires imposées pendant des décennies aux pays en développement. De Mexico à Dakar, les commentateurs relèvent la symétrie : la France prêche la rigueur budgétaire au Sud, puis découvre que ses propres écoles s'effondrent sous la même doctrine.
Pour les publics du Sud, la géographie de la crise compte aussi. Les lycéens français imputent l'effondrement de leurs scores PISA aux enseignants manquants et aux bâtiments délabrés, tandis que le gouvernement avoue ne pouvoir réparer ni l'un ni l'autre sous la pression de la dette, et que les données de l'OCDE montrent les écoles françaises en déclin plus rapide que celles de leurs voisins. Dans cette lecture, la république qui exporta jadis son modèle scolaire comme un don de la civilisation préside désormais des salles de classe qu'elle ne peut plus financer, et ce sont les enfants qui l'ont dit les premiers. Les manifestations mimétiques en Belgique et les grèves d'enseignants au Portugal et en Espagne confirment que la crise n'est pas française, mais européenne.
Lundi 5 octobre, un adolescent de 15 ans a été pris dans une charge policière devant le lycée Béhal de Lens. Une grenade assourdissante a explosé près de lui ou sur lui : sa main gauche a dû être amputée, sa main droite a été opérée, son visage et son thorax ont été blessés. L'inspection de la police cherche à établir s'il a ramassé la grenade ou si elle est tombée sur lui, et si le tir respectait le règlement.
C'est une grenade assourdissante française de nouvelle génération, fabriquée par Alsetex et dotée aux forces de l'ordre depuis l'été 2025, aux côtés du GL-304 du brésilien Condor. Tirée depuis un lanceur Cobra, elle parcourt environ 80 mètres et détonne à quelque 160 décibels. Son prédécesseur, la GM2L, avait déjà mutilé des manifestants à Redon en 2021 et à Rouen en 2023. Pendant la suspension, la police reviendra à la GM2L.
Plus d'enseignants, des classes moins chargées, des bâtiments rénovés et un vrai financement pour l'école. Leurs syndicats réclament un investissement de 10 milliards d'euros et ont publié un programme en 10 points : allègement des charges de travail, refonte du système d'admission dans le supérieur, fin des violences policières contre les élèves et davantage de logements étudiants.
Lecornu devait s'adresser à la nation mercredi soir. Cinq syndicats enseignants ont appelé à la grève jeudi en solidarité avec les lycéens, la CGT soutient de nouvelles marches, et les organisations étudiantes ont baptisé jeudi l'acte IV du mouvement, avec une nouvelle journée nationale fixée au 17 octobre. Pendant ce temps, 18 enquêtes sur des comportements policiers restent ouvertes.