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Aller au contenu principalL'aide à l'Afrique a chuté de plus de 25 % et ce sont les femmes et les enfants qui paient : au Kenya, cliniques fermées et rayons vides témoignent de l'effondrement de l'aide américaine.
Publié le 9 octobre 2026 · 18:00 GMT

Dans le comté de Kilifi, sur la côte kényane, l'infirmière Kephine Ojung'a tient un décompte qu'elle n'aurait jamais voulu tenir : des grossesses non désirées comptées chaque jour, des femmes arrivant septiques ou en hémorragie après avoir tenté d'interrompre seules une grossesse, des cliniques aux rayons vides là où se trouvaient les contraceptifs. La cause est l'effondrement de l'aide américaine. Les fonds des États-Unis, qui finançaient autrefois la contraception gratuite, les consultations prénatales et les cliniques mobiles de santé reproductive à travers l'Afrique, ont disparu avec le démantèlement de l'USAID par l'administration Trump et les coupes dans la planification familiale. Le Kenya illustre le plus durement les dégâts : au moins 24 travailleuses du sexe séropositives sont mortes après avoir perdu traitement et accompagnement, ont indiqué à l'AFP des travailleurs de santé de première ligne, et les nouvelles infections parmi les travailleuses du sexe de Nairobi ont augmenté de 48 % au premier semestre 2026. Derrière ces chiffres, un repli continental : l'aide bilatérale à l'Afrique subsaharienne a chuté de 26,3 % en un an, selon l'OCDE, et les Nations unies qualifient ce recul mondial de plus important jamais enregistré. Les femmes et les enfants, les moins capables d'absorber le choc, en portent le fardeau.
Pour Judy, le traitement fonctionnait jusqu'à ce que l'argent s'arrête. Cette travailleuse du sexe kényane de 36 ans gérait son VIH grâce aux antirétroviraux d'une clinique pensée pour des femmes comme elle : discrète, gratuite, approvisionnée en préservatifs et tenue par des personnes qui ne jugeaient pas. Puis les États-Unis, premier donateur sanitaire du Kenya, ont démantelé l'architecture d'aide qui la finançait. Des travailleurs de santé de première ligne ont indiqué à l'AFP qu'au moins 24 travailleuses du sexe séropositives sont mortes au Kenya après avoir perdu accès au traitement et à l'accompagnement, Judy parmi elles, et ils préviennent que le bilan réel est probablement plus lourd. Le Kenya comptait autrefois des dizaines de cliniques dédiées aux travailleuses du sexe. Beaucoup ont fermé. Les autorités estiment qu'environ 285 000 femmes se prostituent dans le pays, avec un taux de prévalence du VIH de 27,5 % parmi elles, et le Sex Workers Outreach Programme a enregistré une hausse de 48 % des nouvelles infections parmi les travailleuses du sexe de Nairobi au premier semestre 2026 par rapport à la même période en 2024.
Ces décès sont le visage humain d'un effondrement continental. Les dernières données de l'OCDE montrent que l'aide bilatérale à l'Afrique subsaharienne a chuté de 26,3 % en un an, tandis que l'aide humanitaire plongeait de près de 36 %. Un rapport de réforme des Nations unies, le rapport d'avancement de l'initiative UN80, enregistre une baisse de 23 % de l'aide internationale au développement entre 2024 et 2025, le plus fort recul jamais enregistré, et prévoit une nouvelle baisse de 6 % en 2026. Le rapport The World Ahead 2026 de The Economist prévoit que les dépenses des 17 plus grands donateurs occidentaux pourraient reculer de plus de 25 % par rapport à 2024. En 2024, les États-Unis fournissaient environ 30 % de toute l'aide au développement mondiale, soit plus du double de l'Allemagne, deuxième donateur. Quand Washington s'est retiré, le plancher s'est effondré.
Quand l'argent s'est arrêté, les salles d'attente se sont vidées les premières. Les femmes y étaient déjà.
Au Kenya, les dégâts se mesurent en portes fermées et en services disparus. Le nombre de patients sous traitement soutenu par le PEPFAR a reculé d'environ 12 000, et un fonds d'urgence de 5,24 milliards de shillings a maintenu une partie des médicaments et des salaires sans restaurer le travail de proximité. Le schéma est le même sur tout le continent : les médicaments ont tenu, les cliniques non. Une enquête de juillet 2026 de la Foundation for AIDS Research, amfAR, menée avec l'université Johns Hopkins, a révélé que 73 % des organisations financées par les États-Unis avaient dû mettre fin à leurs services aux populations clés, dont les travailleuses du sexe, les communautés LGBTQ et les usagers de drogues. L'enquête portait sur 166 organisations dans 46 pays. Dans le monde, 1 714 cliniques autrefois soutenues par le PEPFAR ont fermé l'an dernier. La directrice exécutive de l'ONUSIDA, Winnie Byanyima, a déclaré à l'AFP que des décennies de progrès étaient menacées. « C'est la perturbation la plus grave de la riposte au VIH depuis que le monde s'est uni pour combattre cette maladie », a-t-elle dit.
Bien plus que distribuer des pilules. Les cliniques financées par l'USAID et le PEPFAR au Kenya fournissaient antirétroviraux, préservatifs, prophylaxie pré-exposition, dépistage et traitement, mais la couche décisive était celle des services d'accompagnement : des agents de santé communautaires qui relançaient les patientes ayant manqué un rendez-vous, des cliniques mobiles qui atteignaient les villages reculés, des infirmières qui maintenaient les filles à l'école en gardant les contraceptifs en rayon. Pour la prévention de la transmission du VIH de la mère à l'enfant, cela signifiait payer des agents communautaires pour suivre les rendez-vous et éduquer les mères sur la transmission du virus aux bébés. L'enquête d'amfAR a révélé que 63 % des organisations signalaient des perturbations de ces services mère-enfant, et 22 % déclaraient les avoir purement supprimés. Ce sont les premiers services à tomber quand l'argent manque, précisément parce qu'ils sont les moins visibles sur un tableur.
L'effondrement de la planification familiale est peut-être la blessure la plus profonde. Dans le comté de Kilifi, l'infirmière Kephine Ojung'a, qui travaille dans la santé reproductive depuis près de trois décennies, a déclaré à CNN que les cliniques du Kenya étaient à court de contraceptifs. « Chaque jour à Kilifi, nous comptons plusieurs grossesses non désirées », a-t-elle dit. Elle a décrit des femmes tentant d'interrompre leur grossesse avec de fortes doses d'antidouleurs, des médicaments achetés sans ordonnance et des substances toxiques comme du détergent. La chaîne d'approvisionnement derrière elle est mondiale : près de 10 millions de dollars de contraceptifs achetés par l'USAID sont restés bloqués dans un entrepôt en Belgique et ont été détruits sur ordre au lieu d'être distribués, et les données d'évaluation montrent que plus de 1,4 million de produits contraceptifs destinés à la seule Tanzanie ont été bloqués, soit environ 28 % des besoins annuels du pays. MSI Reproductive Choices a dû réduire ses services mobiles de santé pour les jeunes et les communautés reculées au Kenya et ailleurs.
Parce que les services qui ont disparu étaient ceux construits pour eux. Planification familiale, soins prénatals, accoucheuses qualifiées, soins obstétricaux d'urgence, prévention de la transmission du VIH de la mère à l'enfant : ce ne sont pas des budgets de santé génériques, mais l'infrastructure précise qui maintient les femmes en vie pendant la grossesse et les filles à l'école. Quand les rayons de contraceptifs se vident, les grossesses non désirées augmentent, et avec elles les avortements clandestins. En Tanzanie, un décès maternel sur cinq est lié à un avortement non sécurisé, et le directeur pays de MSI, Patrick Kinemo, note qu'environ 8 000 filles abandonnent l'école chaque année à cause d'une grossesse. « La planification familiale est une intervention qui sauve des vies », a-t-il déclaré à NPR. Partout en Afrique, les soignants signalent une flambée des décès maternels, des licenciements massifs d'infirmières et d'agents de santé communautaires, et une hausse des grossesses adolescentes, effaçant des années de progrès dans la réduction de la mortalité maternelle.
Dans ce vide s'avance une institution bâtie pour précisément ce genre d'abandon. L'African Women's Development Fund, dont le siège est à Accra, au Ghana, a été fondé en 2001 comme fonds panafricain de financement des organisations de défense des droits des femmes. Depuis, il a accordé plus de 59 millions de dollars de subventions à des organisations de femmes sur tout le continent, soutenant plus de 100 groupes chaque année, avec des domaines d'intervention qui ressemblent à une carte de la crise actuelle : droits humains des femmes, santé et droits reproductifs, VIH/sida, autonomisation économique. Son programme de petites subventions opère au Kenya, au Ghana, en Ouganda, en Sierra Leone et au Liberia, versant de 1 000 à 5 000 dollars directement à de petits groupes de femmes qu'aucun grand donateur ne trouverait jamais. La philosophie du fonds est que les organisations de femmes africaines sont les premières intervenantes de chaque crise, et son action vise à bâtir une culture d'apprentissage et de partenariat au sein du mouvement des femmes africaines. L'arithmétique est brutale : l'ensemble des subventions versées par l'AWDF depuis sa création ne représente qu'une fraction de ce qu'une seule année de coupes américaines a retiré. Mais son modèle, financer des groupes dirigés par des femmes et déjà enracinés dans leurs communautés, est celui que les donateurs sont désormais sommés de copier.
Washington a commencé à signer de nouveaux accords bilatéraux de santé, mais ce n'est pas la même chose que ce qui a été perdu. En septembre 2026, 35 pays avaient signé de nouveaux mémorandums de santé avec les États-Unis, dont 24 en Afrique, parmi lesquels le Kenya, le Nigeria, l'Éthiopie, l'Ouganda et la Tanzanie. Ces accords totalisent environ 24,2 milliards de dollars pour 2026-2030, dont jusqu'à 1,6 milliard de fonds américains pour le Kenya, qui ajoute 850 millions de son côté. Ils sont entrés en vigueur le 1er octobre 2026, et l'argent n'avait pas encore commencé à circuler. Ils couvrent le VIH, la tuberculose, le paludisme et la santé maternelle, mais ils ne rouvrent pas les cliniques associatives fermées par les ordres d'arrêt, et la planification familiale en est largement absente. Le verdict de Patrick Kinemo sur la nouvelle approche américaine est sans détour : elle se concentre sur le VIH, la santé maternelle générale et les maladies infectieuses, mais la planification familiale n'en fait pas partie. Pendant ce temps, les gouvernements africains improvisent. Le Nigeria a absorbé 28 000 agents de santé autrefois employés via les programmes américains, pour un coût de 200 millions de dollars. Le Ghana a perdu 78 millions de dollars de financements de l'USAID qui soutenaient la santé maternelle, le traitement du paludisme et la nutrition. Et le président ghanéen John Dramani Mahama pilote l'Accra Reset, une initiative mondiale de santé dont le rapport « A Sovereign Future For Health » affirme que les pays africains doivent contrôler leur propre développement sanitaire plutôt que dépendre de l'aide occidentale.
Les prévisions sont sombres. Une étude publiée dans The Lancet par des chercheurs de l'Institut de santé mondiale de Barcelone estime que les coupes d'aide en cours pourraient entraîner 9,4 millions de décès supplémentaires d'ici 2030 si les tendances actuelles se poursuivent ; dans un scénario plus grave, les décès pourraient augmenter de 22,6 millions. Le FMI note qu'en 2025 l'aide bilatérale à la région a chuté d'environ 26 % en un an, que l'Afrique subsaharienne affichait en 2024 la plus forte dépendance à l'aide au monde, avec une aide représentant en moyenne 3 % du PIB, et qu'environ la moitié de toute l'aide finançait la santé, l'éducation et l'aide humanitaire. L'ONU prévoit une nouvelle baisse de 6 % en 2026. Rajiv Shah, de la Fondation Rockefeller et ancien administrateur de l'USAID, a qualifié ce moment de démantèlement d'une architecture qui a mis 80 ans à se construire.
L'architecture a mis 80 ans à se construire. Le démantèlement a pris des mois. Dans les cliniques du Kenya, les conséquences arrivent une femme à la fois : un rendez-vous manqué qu'aucun agent communautaire ne relance, un rayon de contraceptifs qui reste vide, une fille qui quitte l'école enceinte et ne revient pas. Les chiffres, 26,3 %, 73 %, 24 décès, 9,4 millions, seront révisés et contestés. Ce qui n'est pas contesté, c'est la direction prise, ni ceux qui l'absorbent. Partout en Afrique, les premiers programmes à mourir ont été ceux qui servaient les femmes et les filles, parce que ces programmes vivaient presque entièrement de l'argent étranger. On dit désormais au continent, de Washington à Accra, que l'avenir passe par le financement national et des systèmes de santé souverains. Les femmes de Kilifi ne peuvent pas attendre l'avenir. Elles avaient besoin de la clinique la semaine dernière.
La lecture occidentale voit dans les cliniques du Kenya la facture du démantèlement de l'USAID. Dans le récit de Washington, il s'agit d'une réforme : le département d'État juge la méthodologie de l'enquête d'amfAR défectueuse, affirme que l'administration a renforcé le PEPFAR grâce à l'appropriation par les pays et à un ciblage affiné, et présente les nouveaux mémorandums bilatéraux de santé, 24,2 milliards de dollars pour 35 pays, comme le modèle de remplacement. Dans la presse occidentale et le monde des ONG, le récit est inverse : une catastrophe évitable, comptée en cliniques fermées, ruptures de stocks et décès, et une trahison des populations que le PEPFAR avait été créé pour protéger.
Les deux versions s'accordent sur les chiffres ; elles divergent sur leur signification. Les analystes occidentaux appellent aussi à la prudence sur les chiffres les plus durs : un média africain a noté qu'il n'existe aucune liste publiée équivalente de décès confirmés de travailleuses du sexe, ce qui signifie que le bilan réel au Kenya est à la fois sous-estimé par les défenseurs et invérifiable pour les sceptiques. Le prisme occidental surveillera deux choses : si les mémorandums entrés en vigueur le 1er octobre débloquent réellement des fonds, et si la planification familiale, délibérément exclue des nouveaux accords américains, trouve un donateur prêt à financer ce que Washington ne finance plus.
La lecture orientale voit dans l'effondrement de l'aide la confirmation d'un argument ancien : l'aide occidentale au développement serait un instrument politique, accordé et retiré au gré des élections dans les capitales donatrices, et donc aucun fondement pour des systèmes de santé nationaux. Vus de Moscou et de Pékin, la leçon de Kilifi est que la dépendance au financement américain a toujours été une vulnérabilité, et la prescription est celle que les deux capitales proposent depuis une décennie : développement piloté par l'État, coopération Sud-Sud et partenariats d'infrastructures indépendants de l'humeur du Congrès américain.
Mais le prisme oriental porte aussi un silence gênant. Ni la Russie ni la Chine ne sont venues remplacer les financements de santé reproductive disparus ; la coopération chinoise en Afrique reste massivement orientée vers les infrastructures et les ressources, pas vers les cliniques. La lecture orientale fonctionne donc davantage comme une critique que comme un sauvetage : elle diagnostique avec justesse la non-fiabilité de l'aide occidentale, tout en offrant aux ministères africains de la santé bien peu à mettre sur les rayons de contraceptifs demain matin.
La lecture du Sud global est celle qui s'écrit à Accra. Le président ghanéen John Dramani Mahama, à travers l'initiative Accra Reset et son rapport « A Sovereign Future For Health », affirme que les pays africains doivent prendre en main leur propre développement sanitaire plutôt que dépendre de l'aide occidentale, et le choc de l'aide a donné à cet argument une urgence nouvelle. Le Nigeria absorbant 28 000 anciens agents de santé des programmes américains pour 200 millions de dollars, le fonds d'urgence kényan de 5,24 milliards de shillings, les réformes éthiopiennes soutenues par le FMI : le Sud y voit non des rustines, mais la première ébauche d'un ordre sanitaire post-aide.
Pourtant, la lecture australe est lucide sur le coût de la transition. Les budgets nationaux sont sous tension, les pressions de la dette augmentent, et le FMI lui-même note que l'aide finançait environ la moitié des dépenses de santé, d'éducation et d'aide humanitaire dans les États les plus pauvres de la région. La demande du Sud est donc double : que la transition soit financée, via des mécanismes comme le financement à la manière de l'AWDF d'organisations de femmes déjà premières intervenantes, et qu'elle soit pilotée par l'Afrique, non dictée par les mêmes capitales donatrices qui viennent de partir.
Parce que les services qui ont disparu étaient construits pour eux. Planification familiale, soins prénatals, accoucheuses qualifiées, soins obstétricaux d'urgence et prévention de la transmission du VIH de la mère à l'enfant vivaient presque entièrement de financements étrangers. Quand l'argent américain s'est arrêté, les rayons de contraceptifs se sont vidés, les cliniques mobiles ont fermé et les agents de santé communautaires ont été licenciés, faisant grimper grossesses non désirées, avortements clandestins et décès maternels pendant que des filles quittaient l'école.
Le Plan d'urgence du président américain contre le sida, créé en 2003, a sauvé plus de 26 millions de vies, principalement en Afrique. Après le démantèlement de l'USAID par l'administration Trump en 2025, les services liés au PEPFAR se sont effondrés.
Un fonds panafricain de financement dont le siège est à Accra, au Ghana, fondé en 2001 pour financer les organisations de défense des droits des femmes. Il a accordé plus de 59 millions de dollars à des groupes de femmes sur tout le continent, soutenant plus de 100 organisations par an dans des domaines comme la santé et les droits reproductifs et le VIH/sida, avec un programme de petites subventions au Kenya, au Ghana, en Ouganda.
Seulement en partie. En septembre 2026, 35 pays avaient signé de nouveaux mémorandums bilatéraux américains de santé d'une valeur d'environ 24,2 milliards de dollars pour 2026-2030, dont jusqu'à 1,6 milliard pour le Kenya. Mais ces accords sont entrés en vigueur le 1er octobre sans que l'argent circule encore, ils ne rouvrent pas les cliniques associatives fermées par les ordres d'arrêt, et la planification familiale en est largement exclue.