Il pesa l'invisible, et y perdit la tête. Antoine Lavoisier, né à Paris en 1743 dans une riche famille bourgeoise, formé comme avocat mais séduit par les sciences — géologie, astronomie, puis chimie, le domaine qu'il referait entièrement. À vingt-cinq ans, il entra dans la Ferme générale, la compagnie privée qui levait les impôts de la France, et la fortune qu'elle lui apporta finança le meilleur laboratoire privé d'Europe. Avec son épouse Marie-Anne — qui traduisait les mémoires anglais, illustrait ses livres et tenait les cahiers de laboratoire — il fit de la chimie une science quantitative.
La cible était le phlogistique, la substance ignée imaginaire que les chimistes invoquaient pour expliquer la combustion. Lavoisier remplaça l'imagination par la balance. Chauffant du mercure dans un vase scellé, il montra que le chaux rouge formée pesait exactement autant que l'air absorbé par le mercure — et que chauffer la chaux libérait l'air en retour. La combustion n'était pas une libération de phlogistique mais une combinaison avec un gaz : l'oxygène. D'expérience en expérience — la décomposition de l'eau en hydrogène et oxygène, l'analyse de l'air, la mesure de la respiration comme combustion lente chez l'animal — il démontra la loi qui sous-tend toute la chimie : dans une réaction chimique, la masse se conserve ; rien ne se crée, rien ne se détruit. Le Traité élémentaire de chimie de 1789, premier manuel de chimie moderne, balaya l'ancien langage — l'air déphlogistiqué devint oxygène — et avec lui l'ancienne science.
Puis la Révolution s'en prit au fermier général. La Ferme fut abolie ; ses membres arrêtés comme ennemis du peuple. L'éminence scientifique de Lavoisier ne put le sauver — le président du tribunal, Coffinhal, aurait déclaré que la République n'avait pas besoin de savants. Le 8 mai 1794, il fut guillotiné place de la Révolution, l'un des vingt-huit fermiers généraux exécutés ce jour-là, à cinquante ans. L'épitaphe de Lagrange est la plus dévastatrice de l'histoire des sciences : il ne leur fallut qu'un instant pour couper cette tête, et cent ans ne suffiront peut-être pas à en produire une pareille. Le fondateur de la chimie mourut pour le fisc ; la balance survécut à la Terreur.
Impact sur la civilisation
Lavoisier fonda la chimie moderne : la théorie oxygéniste de la combustion détruisit le phlogistique et expliqua la flamme, la rouille et la respiration comme un seul processus ; la loi de conservation de la masse fit de la chimie une science quantitative gouvernée par la balance. Sa nomenclature systématique — oxygène, hydrogène, oxyde, sulfate — reste la langue de la chimie, et le Traité élémentaire établit le manuel comme véhicule de la révolution scientifique. Il prouva que la mesure précise pouvait renverser un siècle de théorie. Toute équation chimique jamais équilibrée descend de ses vases scellés.
Classé n° 6 des 100 plus grands scientifiques — score scientifique 82.04/100 (percée 8.33 · savoir apporté 7.75 · conséquences 8.4). Ce sont les mathématiques qui décident de l’ordre.
- Arthur Donovan, Antoine Lavoisier: Science, Administration and Revolution (1993)
- Jean-Pierre Poirier, Lavoisier : chimiste, biologiste, économiste (1996)
- Bernadette Bensaude-Vincent, Lavoisier : mémoires d'une révolution (1993)
- Frederic L. Holmes, Lavoisier and the Chemistry of Life (1985)