Il inventa le bit, et avec lui les mathématiques de tout l'âge numérique — puis passa ses dernières années à construire des robots jongleurs. Claude Shannon naît en 1916 à Petoskey, dans le Michigan, bricoleur qui fabrique des maquettes d'avions et un télégraphe de barbelés dans son jardin. Son mémoire de maîtrise au MIT (1937) passe pour le plus important jamais écrit : il y montre que la logique centenaire de George Boole peut s'incarner dans des circuits électriques à relais — que la logique du vrai et du faux peut devenir du matériel de commutation. C'est le fondement conceptuel de l'ordinateur numérique. Aux laboratoires Bell pendant la guerre, plongé dans la cryptographie, il pose une question plus profonde : qu'est-ce que l'information, et combien un canal peut-il en transporter ? Son article de 1948, « Théorie mathématique de la communication », répond avec une généralité stupéfiante. Il définit le bit comme unité d'information, dérive l'entropie comme mesure de l'incertitude, et prouve que tout canal de communication possède une capacité maximale — et que les données peuvent être transmises arbitrairement près de cette limite sans erreur, pour peu qu'on les code astucieusement. C'est l'acte fondateur de l'ère de l'information : chaque modem, chaque algorithme de compression, chaque transmission spatiale lointaine tourne sur les théorèmes de Shannon. Il conçut aussi les premières machines joueuses d'échecs, une souris mécanique résolvant des labyrinthes, baptisée Thésée, et prouva que les machines pouvaient apprendre. Puis, fidèle à lui-même, il s'éloigna — vers la jonglerie (il était un monocycliste hors pair), les échecs, les jouets. Atteint d'Alzheimer dans ses dernières années, il meurt en 2001. Le monde numérique est son monument, qu'il soit resté ou non pour l'admirer. Ses travaux de cryptographie en temps de guerre, déclassifiés plus tard, montrèrent qu'il avait aussi résolu les mathématiques du secret — la sécurité parfaite du masque jetable est son théorème. Ses collègues se souviennent d'un doux farceur traversant les couloirs des laboratoires Bell à monocycle en jonglant, comme si le fondateur de l'ère de l'information trouvait tout cela vaguement amusant.
Impact sur la civilisation
La théorie de l'information de Shannon est la mathématique invisible sous toute la civilisation numérique — chaque appel téléphonique, chaque vidéo en flux, chaque liaison satellite obéit à ses lois de capacité ; chaque fichier compressé, chaque MP3 use de son entropie. Son mémoire de 1937 donna à l'ordinateur numérique sa logique. Il définit l'information elle-même comme grandeur mesurable, et fonda d'un coup l'informatique, la cryptographie et l'ingénierie des communications. C'est le rare fondateur qui vécut assez pour voir son abstraction devenir le monde — et qui préféra, au bout du compte, consacrer son génie aux jouets.
Classé n° 2 des 100 plus grands scientifiques — score scientifique 85.88/100 (percée 9.0 · savoir apporté 6.75 · conséquences 9.6). Ce sont les mathématiques qui décident de l’ordre.
- Jimmy Soni and Rob Goodman, A Mind at Play: How Claude Shannon Invented the Information Age (2017)
- Claude Shannon, 'A Mathematical Theory of Communication' (1948)
- Robert Gallager, Claude E. Shannon: A Retrospective (2001)
- David A. Mindell, Between Human and Machine (2002)