Le 19 octobre 1901, une foule regarda un ballon en forme de cigare, muni d'un petit moteur à essence, contourner la tour Eiffel et revenir à son point de départ en moins de trente minutes, et Paris devint fou de joie. Le pilote était Alberto Santos-Dumont, un Brésilien frêle de vingt-huit ans, et ce vol lui valut le prix Deutsch de 100 000 francs et fit de lui l'homme le plus célèbre de France. Santos-Dumont, né en 1873 dans une plantation de café de l'État de São Paulo, avait été envoyé jeune à Paris et s'était épris de la science naissante du vol. Là où d'autres rêvaient d'ailes, il commença par les ballons, construisant une série de petits dirigeables manœuvrables, numérotés, chacun une expérience de contrôle : le n° 6 qui remporta le prix Deutsch pouvait être dirigé, son moteur modulé, et posé où son pilote le décidait, premier dirigeable vraiment pratique. Il les pilotait au-dessus de Paris comme un banlieusard, posant un jour le sien sur les Champs-Élysées pour l'attacher à un réverbère le temps d'un déjeuner. Puis il se tourna vers le plus-lourd-que-l'air. Le 23 octobre 1906, devant la foule de Bagatelle, son biplan cellulaire, le 14-bis, s'arracha par ses propres moyens et vola soixante mètres ; le 12 novembre, il vola deux cent vingt mètres, remportant les prix Archdeacon et de l'Aéro-Club. En Europe, où l'on doutait encore des travaux des frères Wright, le 14-bis fut le premier vol motorisé que le public eût jamais vu, et il déclencha la fièvre aéronautique du continent, qui produisit en une décennie les chasseurs de la Première Guerre mondiale. Santos-Dumont publia librement ses plans, sans jamais les breveter, et sa minuscule Demoiselle de 1909 devint le premier avion de sport, ancêtre de l'avion léger. Il demanda à son ami Louis Cartier une montre lisible en vol, et la Cartier Santos, première montre-bracelet de pilote, en résulta. Malade, dépressif, horrifié de voir l'avion devenir une arme de guerre, il mit fin à ses jours au Brésil en 1932. Le Brésil l'honore comme le père de l'aviation ; sa maison de Petrópolis, avec son célèbre escalier conçu pour un homme qui refusait de perdre de l'espace, est un musée. Le vol du prix Deutsch fut un théâtre caractéristique. Santos-Dumont devait contourner la tour Eiffel et revenir à Saint-Cloud en trente minutes ; il y parvint avec quelques secondes d'avance, après une défaillance de son moteur qu'il répara en plein vol, suspendu à la structure du dirigeable. Il donna la moitié du prix à son équipage et l'autre moitié aux pauvres de Paris, ce qui le rendit plus aimé que la seule victoire n'aurait pu le faire. Les dirigeables se succédèrent, quatorze modèles numérotés en tout, chacun plus petit et plus raffiné, jusqu'à ce que le n° 14 devienne l'avion 14-bis. Après les triomphes de 1906, il construisit la Demoiselle, minuscule monoplan de bambou et de fil d'acier si simple qu'il en publia les plans complets pour que chacun pût le copier, et des dizaines d'exemplaires furent construits en Europe et en Amérique. Il laissa aussi un héritage inattendu dans l'horlogerie : se plaignant en 1904 à son ami Louis Cartier que les montres de gousset étaient inutilisables en l'air, il reçut la première montre-bracelet conçue pour un pilote, la Cartier Santos, aujourd'hui l'un des modèles les plus célèbres de l'histoire. Les dernières années furent sombres. Il vit les avions qu'il avait aimés devenir des bombardiers pendant la Première Guerre mondiale, sombra dans la dépression et, malade d'une sclérose en plaques, rentra au Brésil où il mit fin à ses jours en 1932.
Impact sur la civilisation
La véritable invention de Santos-Dumont fut l'élan. Ses dirigeables prouvèrent que le vol motorisé et dirigeable n'était pas un fantasme mais un trajet quotidien, et son 14-bis offrit à l'Europe sa première démonstration publique de l'avion, convertissant le scepticisme continental en la fièvre aéronautique qui produisit en une décennie les chasseurs de la Première Guerre mondiale. En refusant de breveter ses plans, il se fit le prophète en source ouverte de l'aviation naissante : la Demoiselle fut copiée dans toute l'Europe et devint le modèle de l'avion léger. L'ère des dirigeables qu'il inaugura mourut avec le Hindenburg en 1937, et l'avion dépassa vite ses biplans cellulaires, d'où un score de durabilité modeste. Mais pendant quelques années incandescentes, un Brésilien à Paris fut la preuve que les hommes pouvaient voler, et cette preuve suffit à tout déclencher. Santos-Dumont fut aussi le pionnier du sens social du vol. En traitant ses dirigeables comme un transport personnel, se posant pour déjeuner, rendant visite à des amis, il fit de l'aviation non un projet militaire mais une liberté humaine, et cette image recruta une génération d'aviateurs européens. Son éthique de la source ouverte, publiant librement les plans de la Demoiselle, contraste délibérément avec les guerres de brevets qui consumèrent l'héritage des frères Wright ; là où ils plaidèrent, il donna, et la tradition de l'avion léger qui descend de la Demoiselle s'en porte sans doute mieux.
Classé n° 95 des 100 plus grandes inventions — score d’impact invention 59.63/100 (origination 6.67 · diffusion 6.5 · conséquence 5.0 · assise probante 8.5). Ce sont les mathématiques qui décident de l’ordre.
- Alberto Santos-Dumont — Britannica
- Alberto Santos-Dumont — Smithsonian Institution
- Santos-Dumont: Brazil's Father of Flight — History.com