Il n'eut que six ans pour écrire, et il les employa comme un homme qui sait que le temps lui est compté. Frédéric Bastiat, fils d'un négociant de Bayonne devenu propriétaire terrien dans les Landes, découvre l'économie politique sur le tard, presque par hasard, et s'y jette avec la fougue d'un converti. En 1844, un article contre le protectionnisme le révèle à Paris ; il fonde l'Association pour la liberté des échanges, dirige son journal, Le Libre-Échange, et siège à l'Assemblée constituante après la révolution de 1848 — libéral solitaire face à une République qui glisse vers l'interventionnisme qu'il a passé sa vie à disséquer. Ses armes sont la logique et le rire. Les Sophismes économiques (1845-1848) rassemblent ses pamphlets, dont la célèbre Pétition des fabricants de chandelles : une supplique solennelle demandant à l'État de protéger l'industrie nationale contre un concurrent étranger ruineux — le soleil — en ordonnant la fermeture de toutes les fenêtres. La farce est un scalpel : tout droit de douane, explique Bastiat, est la même pétition, l'humour en moins. Son chef-d'œuvre paraît quelques semaines avant sa mort. Dans Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas (1850), il ramène toute l'économie à une discipline unique : le bon économiste tient compte non seulement de l'effet immédiat et visible d'une mesure, mais de tous les effets qui suivent, invisibles. Le fils d'un boutiquier brise une vitre ; la foule conclut que le vandale a rendu service à la ville, puisque le vitrier gagne six francs. Ce qu'on voit : le travail du vitrier. Ce qu'on ne voit pas : les six francs que le boutiquier aurait dépensés ailleurs — les souliers neufs, le livre, l'investissement — détruits à jamais. En une parabole, écrite en 1850, Bastiat invente le coût d'opportunité une génération avant le mot, et démolit par avance tous les plans de relance, tous les programmes d'emplois aidés et toutes les guerres présentées comme des aubaines économiques des cent soixante-quinze années suivantes. Il enchaîne avec La Loi (1850), mince brochure affirmant que la loi existe pour protéger la personne, la liberté et la propriété — et que dès qu'elle sert à spolier les uns au profit des autres, même avec les meilleures intentions, elle devient spoliation légale, corruption de sa propre fin. Tuberculeux, il meurt à Rome la veille de Noël 1850, à quarante-neuf ans, après avoir passé toute sa carrière publique en minorité absolue face au consensus protectionniste de son temps.
Impact sur la civilisation
La postérité de Bastiat a dépassé sa vie. Sa distinction entre le vu et le non-vu est devenue la clé de voûte de l'économie populaire : Henry Hazlitt a bâti tout son best-seller, L'Économie politique en une leçon (1946), sur ce seul principe, et la parabole de la vitre brisée reste l'instrument pédagogique le plus repris de la discipline. Tout argument moderne contre le protectionnisme, la politique industrielle et les emplois artificiels descend de ses sophismes, consciemment ou non. La Pétition des chandeliers est encore brandie contre les droits de douane sur les panneaux solaires, l'acier ou les logiciels. Son exigence — l'économie est l'étude des conséquences, de toutes les conséquences, pas seulement des plus photogéniques — préfigure la rigueur méthodologique de l'analyse moderne du bien-être et de l'école du choix public. Dans le monde anglo-saxon, il est devenu le saint patron de l'économie libertarienne ; en France, sa tradition libérale natale l'a retrouvé, tardivement mais fermement. Les hommes politiques commettent chaque jour le sophisme de la vitre brisée ; la parabole de Bastiat en reste le remède le plus rapide.
Classé n° 52 des 60 plus grands économistes — score d’influence économique 38.0/100 (origination théorique 36.67 · adoption politique et institutionnelle 33.33 · persistance 48.0). La chaîne va de l’idée aux institutions ; une idée qui a reconstruit des États devance celle restée dans les revues. Ce sont les mathématiques qui décident de l’ordre.
- Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas (1850)
- Henry Hazlitt, Economics in One Lesson (1946)
- The New Palgrave Dictionary of Economics
- Encyclopaedia Britannica