En janvier 1943, dans le paisible quartier d’Anfa, les dirigeants du monde libre en décidèrent la fin — avant que cette fin ne soit en vue. Roosevelt et Churchill donnèrent à la guerre ses termes : rien de moins que la reddition sans condition des puissances de l’Axe.
Anfa en images
Le décor
La guerre tournait. À l’est, l’armée allemande mourait à Stalingrad ; dans le Pacifique, Midway avait brisé l’élan japonais ; et en Afrique du Nord, deux mois après les débarquements de l’opération Torch, en novembre 1942, les armées alliées marchaient sur la Tunisie. L’initiative, pour la première fois depuis septembre 1939, était aux démocraties — et Casablanca, la portée la plus lointaine de l’avancée alliée, était le lieu où réunir les deux dirigeants.
Le voyage de Roosevelt rendait à lui seul la rencontre historique : parti de Washington dans le secret, il traversa l’Atlantique depuis Miami, premier président en exercice à quitter le pays en guerre. Les deux dirigeants s’installèrent à l’hôtel Anfa, nom de code SYMBOL, pour la conférence du 14–24 janvier 1943. Staline, invité, déclina : Stalingrad le retenait à Moscou. Geste inoubliable : les deux dirigeants reçurent le sultan Mohammed V — qui entendit Roosevelt parler avec chaleur des aspirations du Maroc à l’indépendance.
Un fil plus ancien liait aussi Roosevelt à Casablanca. En 1777, le sultan Mohammed III ouvrit les ports du royaume aux navires américains — la première reconnaissance de la jeune république américaine par un souverain étranger. Le traité de paix et d’amitié de 1786 demeure la plus longue relation conventionnelle ininterrompue des États-Unis ; l’alliance perdure, le Maroc étant un allié majeur hors OTAN. En 1943, les Américains débarquaient à Casablanca sur plus d’un siècle et demi d’amitié.
Les décisions
La décision majeure tomba le dernier jour, le 24 janvier 1943. Roosevelt déclara que les Alliés n’accepteraient rien de moins que la reddition sans condition de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon — la déclaration de Casablanca. Pas, ajouta-t-il, la destruction des peuples allemand, italien ou japonais, mais celle des philosophies fondées sur la conquête et l’asservissement d’autres peuples. Churchill, non prévenu, le soutint sur-le-champ — fermant la porte à toute paix négociée, et à tout futur prétexte, comme après 1918, de trahison plutôt que de défaite.
Les décisions militaires en étaient la machinerie. Contre Marshall, qui plaidait pour un débarquement en France dès 1943, Churchill l’emporta : d’abord la Sicile — l’opération Husky, lancée en juillet 1943 — puis le continent italien, pour chasser l’Italie de la guerre. Le bombardement de l’Allemagne s’intensifierait ; la chasse aux sous-marins devint la première priorité des Alliés ; et l’avancée vers le Japon par le Pacifique central fut entérinée.
Restait la question française — l’intrigue la plus délicate de la conférence : deux hommes prétendaient parler pour la France libérée, le général Charles de Gaulle, chef de la France libre, et le général Henri Giraud, l’homme de Washington en Afrique du Nord. Le 24 janvier, des jours d’efforts produisirent la poignée de main forcée sur la terrasse de l’hôtel — jouée une fois pour les caméras, puis, trop rapide, rejouée. Aucun accord sur le leadership ne fut trouvé. La poignée de main était une photographie, pas un règlement — mais elle empêcha l’effort de guerre français de se briser en deux.
L’héritage
Ce que Casablanca décida, la guerre l’exécuta. La Sicile tomba à l’été 1943 ; l’Italie capitula en septembre 1943 ; et quand l’Allemagne s’effondra, elle signa ce qu’exigeait Casablanca — la reddition sans condition, en mai 1945. La doctrine tint bon face à toutes les tentations de négocier : pas de paix séparée, pas de seconde légende du coup de poignard dans le dos. La semaine de l’hôtel Anfa avait fixé la fin de la guerre en pleine guerre — un tournant qui aida à gagner la Seconde Guerre mondiale.
Et cela se passa à Casablanca. Le Maroc n’avait aucun siège à la table militaire — le sultan était un invité, pas un signataire — mais la ville donna à la conférence son nom, son décor, son calme atlantique — celui des plus dures décisions de la guerre. Janvier 1943 inscrivit Casablanca dans les livres d’histoire : la ville marocaine où la fin de la guerre fut écrite.