Les défenses thaïlandaises détournent les crues de Bangkok vers des villages riverains inondés pour la sixième année d’affilée. La capitale reste au sec. Les villages paient.
Publié le 14 octobre 2026 · 06:00 GMT

L’eau dans la maison sur pilotis de Kamonchanok Sathaphonamonwut, à Ayutthaya, a dépassé le plancher, puis les meubles, jusque dans les pièces où sa famille dort sur des plateformes au-dessus. Son village est inondé par décision, pour que Bangkok ne le soit pas : une eau détournée de la capitale, vers elle.
L’eau qui a envahi la maison de Kamonchanok Sathaphonamonwut, dans la province d’Ayutthaya, n’a plus nulle part où aller, et elle non plus. Sa maison se dresse à plus de trois mètres au-dessus du sol, sur pilotis, assez haut, la plupart des années, pour rester au sec. Cette année, la crue a dépassé les pilotis, puis le plancher, puis les pièces où sa famille de trois personnes dort désormais sur des plateformes de fortune au-dessus de l’eau, sans pouvoir utiliser des toilettes inondées. Son village est inondé pour la sixième année d’affilée. Certains voisins sont partis. D’autres ont surélevé leurs maisons, et manquent de hauteur.
« Notre quartier ne peut plus supporter autant d’eau », a confié cette employée de bureau de 34 ans à l’Agence France-Presse, pataugeant dans sa maison détrempée. Elle se déplace désormais en bateau, et hisse les appareils ménagers au-dessus de la ligne d’eau à chaque montée du fleuve. « Tout ce que nous pouvons faire, c’est subir les conséquences », a-t-elle ajouté. « Nos possibilités d’adaptation ont des limites. » Son village n’est pas inondé par accident. Il est inondé, en partie, par décision : l’eau qui submerge sa maison est une eau qu’on a détournée d’ailleurs.
Notre quartier ne peut plus supporter autant d’eau.
La Thaïlande est inondée chaque année pendant la mousson, et cette année a été sévère. Depuis le 16 septembre, les inondations ont touché 51 provinces, selon le Département de prévention et d’atténuation des catastrophes. Au 12 octobre, l’eau couvrait encore 20 provinces et des quartiers de Bangkok, avec 908 595 foyers et 2 458 895 personnes touchés, et 71 morts. Plus tôt en octobre, les totaux étaient encore plus élevés, au-delà de 1,14 million de foyers et 3,18 millions de personnes, avant que les eaux ne reculent dans plusieurs régions. Les chiffres suivent les fleuves, et les fleuves bougent encore.
La réponse est un choix fait il y a des années et renouvelé à chaque saison des pluies : protéger la capitale d’abord. Après les inondations catastrophiques de 2011, le gouvernement a étendu les digues, les vannes et d’autres infrastructures pour détourner l’eau de Bangkok, de la ville historique d’Ayutthaya et des zones industrielles le long du fleuve Chao Phraya, qui traverse la capitale jusqu’au golfe de Thaïlande. Ces défenses ont largement maintenu les centres commerciaux au sec. Les habitants des zones qui reçoivent l’eau détournée estiment qu’on les a laissés se débrouiller seuls.
La mécanique de ce choix est visible dans toute la plaine centrale. Les digues retiennent le fleuve loin de la ville, les vannes dirigent l’eau vers les canaux et les champs, et les opérateurs des barrages en amont ajustent les lâchers pour gérer le débit. Le Département royal de l’irrigation réduit les débits à mesure que les apports d’amont faiblissent : le barrage du Chao Phraya est passé de 2 300 à 2 100 mètres cubes par seconde, le barrage Pasak Chonlasit de 500 à 450, et le barrage Phra Ram VI de 735 à 713. Chaque ajustement est un jugement sur qui sera mouillé, et dans quelle mesure.
À une vingtaine de kilomètres des ruines de temples vieilles de plusieurs siècles d’Ayutthaya, site inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, les habitants racontent que des crues qui leur arrivaient autrefois aux genoux dépassent désormais la tête par endroits et peuvent mettre plusieurs mois à se retirer. Les maisons sur pilotis qui définissaient l’architecture de la région, élevées pour vivre avec le fleuve, ne suffisent plus. Le système a été construit pour épargner les lieux où l’économie se concentre. Les lieux qui reçoivent l’eau à la place sont ceux qui paient.
Les inondations de 2011 restent la référence, et l’avertissement. Déclenchées par des tempêtes tropicales et des mois de pluies abondantes, elles ont tué plus de 800 personnes, avec 815 décès enregistrés et trois disparus, touché 13,6 millions de personnes, et conduit à déclarer 65 des 76 provinces de l’époque zones sinistrées. La Banque mondiale a estimé les dommages et pertes économiques à 1 425 milliards de bahts, environ 46,5 milliards de dollars de l’époque, ce qui en fait l’une des catastrophes les plus coûteuses jamais enregistrées. Sept grandes zones industrielles ont été inondées sous jusqu’à trois mètres d’eau, perturbant la production automobile et provoquant une pénurie mondiale de disques durs qui a duré jusqu’à l’année suivante.
La leçon politique a été aussi nette que la leçon économique. Beaucoup ont reproché au gouvernement d’avoir mal géré la crise, avant tout pour n’avoir pas lâché assez d’eau des réservoirs du nord tôt dans la saison des pluies. Par la suite, la Thaïlande a promis plus de 12 milliards de dollars d’atténuation des inondations, et a construit les digues et les vannes qui façonnent désormais chaque mousson. L’ingénierie a fonctionné, en ce sens que les centres commerciaux sont largement restés au sec. Le pacte sous-jacent, selon lequel certaines communautés absorberaient l’eau pour que d’autres ne la subissent pas, n’a jamais été vraiment réglé avec les communautés elles-mêmes.
Ce pacte est désormais l’objet du débat. Les villageois sur le chemin de l’eau détournée décrivent un rituel annuel de pertes : récoltes noyées, appareils ruinés, sols et murs détrempés, mois de nettoyage. Les responsables décrivent un devoir de protéger la capitale, où vivent des millions de personnes et où se concentrent le gouvernement, la finance et la logistique du pays. Les deux récits sont vrais, et aucun n’annule l’autre. Un plan d’inondation qui sauve une ville de millions d’habitants en inondant des villages de milliers d’habitants est un plan qui doit être défendu au grand jour, avec les gens qui vivent avec lui.
Les indemnisations sont arrivées, mais elles restent modestes face aux pertes. Dans le cadre du dispositif de secours 2026 du gouvernement, les foyers reçoivent de 5 000 à 9 000 bahts selon les dégâts et la durée de l’inondation, tandis que les familles des personnes décédées reçoivent 2 millions de bahts. Au 12 octobre, l’administration métropolitaine de Bangkok avait approuvé plus de 649,4 millions de bahts pour 88 198 foyers, dont 9 000 bahts pour 52 107 foyers et 5 000 bahts pour 36 091. Le Département de prévention et d’atténuation des catastrophes et la Banque d’épargne gouvernementale avaient versé 221,8 millions de bahts à 30 492 familles au 11 octobre.
Une promesse plus récente pourrait compter davantage que les paiements ponctuels. Le 1er octobre, un programme d’assurance catastrophe financé par l’État est entré en vigueur, couvrant environ 30 millions de foyers contre les inondations, les tempêtes et les séismes, avec des indemnisations plafonnées à 100 000 bahts par foyer et par catastrophe, sur la base de dommages vérifiés à la structure. Le Cabinet a approuvé 15,5 milliards de bahts pour ce programme. Le revers, pour des villageois dont les meubles, les appareils et les stocks sont sous l’eau, est que le contenu et les biens mobiliers sont exclus. Une maison peut être assurée alors que tout ce qu’elle contient ne l’est pas.
Derrière les chiffres se cache un climat qui se réchauffe. Les scientifiques affirment que le changement climatique d’origine humaine a rendu les fortes pluies et les inondations plus fréquentes et plus graves, et la mousson thaïlandaise ne fait pas exception. Bangkok a enregistré 487 millimètres de pluie du 1er au 25 septembre, contre une moyenne de près de 269 millimètres pour la période, et les canalisations de la ville, dont certaines ne supportent qu’environ 60 millimètres de pluie, ont été débordées. Le gouverneur de la capitale a dit que les canaux sont pleins. Quand la pluie tombe plus fort que les égouts ne peuvent l’évacuer, la rue de quelqu’un devient une rivière, et le seul choix est de savoir laquelle.
Bangkok elle-même n’est pas au sec. L’administration métropolitaine a émis des alertes d’inondation pour les communautés le long de trois canaux dans les districts de Sai Mai et de Khlong Sam Wa, conseillant aux habitants de mettre leurs affaires en hauteur. Des inondations ont été signalées sur 74 tronçons routiers dans 13 provinces, dont neuf toujours impraticables. Au 13 octobre, les eaux baissaient ou se stabilisaient dans la plupart des zones touchées, mais montaient encore à Phetchaburi et à Phitsanulok. Des bateaux de secours et des colis d’aide atteignent les habitants qui ne peuvent pas quitter leur maison, et toute personne ayant besoin d’une aide d’urgence peut appeler le numéro de la protection civile, le 1784.
La suite dépendra de la pluie et des fleuves. Le Département météorologique a mis en garde contre des crues soudaines et des glissements de terrain jusqu’au 13 octobre dans certaines parties de 15 provinces, surtout dans le sud. Si la mousson faibli, le lent travail de pompage, de nettoyage et d’évaluation des dégâts suivra, et le nouveau régime d’assurance affrontera son premier vrai test : les indemnisations parviendront-elles rapidement aux foyers, et un plafond de 100 000 bahts signifie-t-il quelque chose pour une famille inondée six années d’affilée ? La question plus profonde, à laquelle les digues ne peuvent pas répondre, est de savoir si la Thaïlande continuera de demander aux mêmes villages d’absorber l’eau, année après année, ou si elle finira par payer un système dans lequel ils n’auront plus à le faire. Les lecteurs peuvent suivre le bilan plus large de la mousson dans notre couverture des inondations de la saison et le profil de la Thaïlande, ainsi que la politique et l’économie du royaume et les enjeux du sommet sur le climat.
Du point de vue occidental, les inondations se lisent comme une histoire d’adaptation au climat avec un bilan. La Thaïlande a construit des défenses lourdes après 2011, et elles fonctionnent pour les biens qu’elles devaient protéger : la capitale, les usines, les chaînes d’approvisionnement qui alimentent les marchés mondiaux. La question est de savoir si l’adaptation d’un pays riche peut continuer de reporter le coût sur ses communautés riveraines les plus pauvres sans un règlement politique.
Le même regard observe le régime d’assurance comme un test de capacité de l’État. Un programme plafonné, financé par l’État, qui paie rapidement serait un modèle pour d’autres pays à revenu intermédiaire. Un programme qui paie lentement, ou qui laisse le contenu sans couverture, confirmerait le soupçon que l’adaptation reste pensée pour les bâtiments, et non pour les gens qui y vivent.
Du point de vue oriental, les inondations sont une histoire de gestion de l’eau aux échos régionaux. Le bassin du Chao Phraya concentre une grande part de la population et de la production de la Thaïlande, et chaque lâcher de barrage est une décision sur l’ensemble du bassin. Les voisins d’Asie du Sud-Est observent le même schéma à chaque mousson : des pluies en amont, des villes en aval, et des zones rurales prises entre les deux.
Le même regard note les enjeux industriels. Les inondations de 2011 ont fermé des usines qui approvisionnaient le monde, et les défenses construites depuis visaient à ce que cela ne se reproduise jamais. Protéger la ceinture industrielle est, dans cette lecture, non du favoritisme mais une question de survie, et la tâche est d’inclure les villages dans la protection plutôt que de l’affaiblir.
Du point de vue du Sud global, l’histoire porte sur la question de savoir à qui sert l’adaptation. Dans tout le Sud, les plans d’inondation protègent couramment d’abord les capitales, les ports et les zones industrielles, parce que c’est là que se trouvent l’argent et les caméras. Les villages qui absorbent l’eau sont rarement consultés, et leurs pertes, récoltes, outils, années de scolarité, sont rarement comptées à leur pleine valeur.
Le même regard entend la plainte des villageois comme une demande de place, et non de charité. Une indemnisation qui arrive tard et ne couvre que la structure ne restaure pas un gagne-pain. Un système juste, dans cette lecture, donnerait aux communautés riveraines un siège à la table où l’on ouvre et ferme les vannes, et une part de la protection, et pas seulement de l’eau.
Après les inondations de 2011, la Thaïlande a construit des digues, des vannes et des dérivations pour détourner l’eau de Bangkok, de la ville d’Ayutthaya et des zones industrielles le long du Chao Phraya. Le système maintient les centres commerciaux au sec en envoyant l’eau dans les canaux, les champs et les communautés riveraines. Les villageois disent qu’ils absorbent la crue pour que la capitale n’ait pas à la subir.
Depuis le 16 septembre, les inondations ont touché 51 provinces et tué 71 personnes, selon les services des catastrophes. Au 12 octobre, l’eau couvrait encore 20 provinces et des quartiers de Bangkok, touchant 908 595 foyers et 2 458 895 personnes. Plus tôt en octobre, les totaux étaient plus élevés, au-delà de 1,14 million de foyers, avant que les eaux ne reculent dans plusieurs régions.
Dans le cadre du dispositif de secours 2026, les foyers reçoivent de 5 000 à 9 000 bahts selon les dégâts et la durée de l’inondation, tandis que les familles des personnes décédées reçoivent 2 millions de bahts. Un nouveau programme d’assurance catastrophe, en vigueur depuis le 1er octobre, plafonne les indemnisations à 100 000 bahts par foyer et par catastrophe pour des dommages structurels vérifiés, mais exclut le contenu et les biens mobiliers.
Au 13 octobre, les eaux baissaient ou se stabilisaient dans la plupart des zones touchées, mais montaient encore à Phetchaburi et à Phitsanulok. Le Département météorologique a mis en garde contre des crues soudaines et des glissements de terrain jusqu’au 13 octobre dans certaines parties de 15 provinces, surtout dans le sud. Les autorités poursuivent le pompage et la surveillance, mais un second pic ne peut pas être exclu tant que la mousson continue.