Dans un entretien accordé à France 24, l'enquêtrice principale de la CPI sur le dossier Kony affirme que le chef de guerre ougandais reste actif au sein de l'Armée de résistance du Seigneur, alors que de nouvelles attaques dans l'est de la Centrafrique sont attribuées au groupe. Vingt ans après les mandats d'arrêt, la traque continue — et l'homme aussi.
Publié le 2 octobre 2026 · 23:52 GMT
Voilà vingt ans que le monde sait à peu près où se cache Joseph Kony — et vingt ans qu'il n'a pas réussi à mettre la main sur lui. Le chef de l'Armée de résistance du Seigneur, recherché par la Cour pénale internationale depuis 2005 pour crimes contre l'humanité et crimes de guerre, est l'un des fugitifs les plus longuement traqués de la planète. Cette semaine, dans un entretien accordé à France 24, Leonie von Braun, l'enquêtrice principale de la CPI sur le dossier Kony, l'a décrit comme toujours « actif » au sein d'un groupe que le monde croyait moribond — une affirmation qui tombe alors que plusieurs attaques, ces derniers mois dans l'est de la Centrafrique, ont été attribuées à la LRA.
C'est un aveu inconfortable, et il explique pourquoi cette histoire dépasse largement les jungles des confins ougando-congolais-centrafricains. La traque de Kony a survécu aux présidences, aux missions militaires et à des mandats entiers de maintien de la paix. Elle a survécu au retrait des forces spéciales américaines, au transfert puis à la condamnation de son ancien adjoint Dominic Ongwen, et à deux décennies d'usure qui ont réduit son armée jadis redoutée à ce que les analystes estiment être un reliquat de combattants dispersés dans trois pays. Et pourtant, l'enquêtrice de la CPI affirme que le vieil homme au centre de tout cela est toujours là, donne toujours des ordres, et justifie toujours un mandat d'arrêt vieux de vingt ans.
Ce qui frappe dans l'entretien de France 24, ce n'est pas la découverte que Kony est vivant — rares sont ceux qui ont suivi ce dossier à croire le contraire — mais l'évaluation selon laquelle il compte encore. La LRA des années 1990 et 2000 était une machine d'horreur : massacres de civils, enlèvements systématiques de dizaines de milliers d'enfants, transformés en soldats, en porteurs ou en épouses forcées. Cette armée-là n'existe plus. Ce qui subsiste, selon les constats établis, c'est un groupe réduit vivant du braconnage de l'ivoire, de l'orpaillage artisanal et du pillage dans certains des territoires les moins gouvernés de la planète. Un groupe aussi petit aurait dû se dissoudre dans le paysage. Qu'il ne l'ait pas fait — et que des attaques lui soient encore attribuées dans l'est centrafricain — voilà l'énigme que l'enquêtrice de la CPI demande au monde de regarder en face.
Pour comprendre l'énigme, il faut mesurer tout ce que la traque a déjà coûté. En 2005, la CPI a délivré des mandats d'arrêt contre Kony et quatre autres chefs de la LRA — les premiers dossiers de la Cour dans la situation ougandaise. En 2011, les États-Unis ont déployé une centaine de conseillers des forces spéciales dans la région pour épauler l'armée ougandaise, une mission ensuite formalisée sous l'égide d'une force régionale de l'Union africaine. En 2015, Dominic Ongwen — lui-même enlevé enfant, élevé au sein de la LRA, devenu commandant de brigade — était transféré à La Haye. En 2021, il était condamné pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité. En 2017, les Américains pliaient bagage, jugeant la LRA suffisamment affaiblie.
L'affaiblissement était réel, mais « affaibli » s'est révélé signifier moins que « fini ». Les estimations des effectifs restants de la LRA se situent depuis longtemps dans les quelques centaines — combattants, personnes enlevées, femmes et enfants retenus avec eux — répartis entre l'est de la Centrafrique, le nord-est de la République démocratique du Congo et les zones frontalières du Soudan du Sud. Privé de chaîne logistique conventionnelle, le groupe a muté : ivoire d'éléphant écoulé sur les marchés illicites, or et diamants des creusements artisanaux, vivres et carburant arrachés aux villages sous la menace des armes. C'est désormais une insurrection de subsistance, non plus une insurrection stratégique — ce qui rend d'autant plus troublante l'annonce d'attaques renouvelées dans l'est centrafricain : le modèle de subsistance est-il en train de changer, d'autres groupes armés sont-ils pris à tort pour la LRA, ou Kony lui-même tente-t-il de réaffirmer sa pertinence ?
Le « ce que nous ne savons pas » pèse ici très lourd, et l'honnêteté commande de le dire. L'attribution des attaques dans l'est centrafricain est notoirement difficile. La région abrite un enchevêtrement de groupes armés, de milices d'autodéfense, de bandits et de réseaux de braconniers, et dans la confusion qui suit une attaque, l'étiquette LRA peut être collée rapidement — parfois par des survivants effrayés, parfois par des autorités locales qui ont leurs propres raisons de désigner un ennemi familier. Les attaques récentes attribuées au groupe n'ont pas été documentées publiquement avec le niveau de détail — bilans, éléments de preuve — qui permettrait à des observateurs extérieurs de les vérifier de façon indépendante. Ce qu'on peut affirmer avec certitude, c'est que l'enquêtrice de la CPI elle-même considère le groupe comme suffisamment vivant pour continuer d'enquêter, et que la Cour n'a pas laissé le mandat prendre la poussière.
Cette distinction compte, car le dossier Kony est devenu un test de ce que signifie un mandat international quand le fugitif reste hors d'atteinte. Depuis plus de vingt ans, la CPI porte ce dossier : témoignages préservés, preuves cataloguées, machine judiciaire entretenue dans l'espoir du jour où il comparaîtra. Le rôle de von Braun comme enquêtrice principale est, en quelque sorte, la mémoire institutionnelle de cet espoir — le signal que La Haye ne considère pas l'affaire comme soldée par le passage du temps, et que le bureau du procureur estime qu'il reste des preuves à réunir et, peut-être, un réseau de facilitateurs à comprendre.
La condamnation d'Ongwen a montré à quoi ressemble le bout de ce chemin quand un haut responsable de la LRA arrive effectivement à La Haye. Le jugement de 2021, long de centaines de pages, a affronté l'épine morale au cœur de l'histoire de la LRA : Ongwen était une victime — un enfant arraché à sa famille — et aussi un auteur qui, devenu adulte, a commandé des atrocités. La chambre l'a condamné, et ce jugement est devenu l'un des plus étudiés de l'histoire de la Cour, un précédent sur la culpabilité après l'enlèvement. Mais il n'a pas touché l'homme au sommet de la hiérarchie. Kony demeure le dossier inachevé, le nom sur le mandat que tout le monde connaît dans la région.
La géographie explique pourquoi l'achever est si difficile. Les éléments survivants de la LRA opèrent à la jonction de trois États fragiles — l'est centrafricain, le nord-est congolais, les marches du Soudan du Sud — un terrain immense, sans routes, disputé par de multiples acteurs armés. L'armée ougandaise, qui jadis pourchassait le groupe sur ce terrain, s'est depuis longtemps recentrée. La force régionale anti-LRA de l'Union africaine s'est éteinte. La mission de maintien de la paix de l'ONU en Centrafrique, la MINUSCA, a déjà fort à faire avec l'ensemble des groupes armés et un pouvoir central fragile à Bangui. Bref, il n'existe aucune autorité unique disposant à la fois du mandat et des moyens de traquer quelques centaines de combattants dans une brousse grande comme un pays européen.
La politique régionale a, elle aussi, changé sous les pieds de la traque. Les convulsions civiles du Soudan du Sud ont absorbé attentions et ressources. Le nord-est de la RDC reste une mosaïque de groupes armés. La Centrafrique a vu sa propre architecture de sécurité se transformer — avec notamment une présence sécuritaire russe de premier plan arrivée après 2018, qui a remodelé les partenariats militaires du pays. Rien de tout cela n'a été conçu en pensant à la LRA, mais tout cela détermine qui traquerait Kony, sous quel drapeau et avec quelle priorité. Un fugitif qui survit en n'étant la priorité de personne s'est, en un sens, mieux adapté au système international que le système ne s'est adapté à lui.
C'est ici que le triple regard que le Bureau exige devient essentiel plutôt qu'ornemental. Du point de vue institutionnel occidental — La Haye, le système onusien, les conseillers américains repartis — le dossier Kony relève de la justice internationale : un mandat doit signifier quelque chose, sans quoi la crédibilité de la Cour en Afrique, déjà malmenée par les accusations de sélectivité, s'érode davantage. Du point de vue régional — Kampala, Bangui, Kinshasa, l'Union africaine — la question est pratique et politique : quel gouvernement porte le problème, qui paie l'opération, et à quoi ressemble la coopération quand la confiance entre ces capitales est mince ? Du point de vue des communautés du nord de l'Ouganda, de l'est centrafricain et du nord-est congolais — le point de vue vécu du Sud global — la question est plus simple et plus ancienne : les enfants seront-ils en sécurité, la récolte sera-t-elle pillée, la nuit apportera-t-elle des coups de feu ?
Ces communautés sont la raison pour laquelle l'histoire refuse de mourir, et elles méritent mieux qu'une ligne dans la case du consensus. Dans le nord de l'Ouganda, les deux décennies de guerre de la LRA ont déplacé près de deux millions de personnes à leur paroxysme et marqué une génération : enlèvements, camps de déplacés, traumatisme singulier d'enfants transformés en tueurs. La région s'est reconstruite — Gulu est aujourd'hui une ville qui fonctionne, non une zone de guerre — mais la mémoire est assez fraîche pour que toute rumeur d'un retour de la LRA voyage vite. Dans l'est centrafricain et le nord-est congolais, où le groupe opère depuis des années, la peur est actuelle : des villages incapables de distinguer un braconnier d'un combattant, un bandit d'un soldat, vivant avec la certitude que les hommes en armes obéissent à un chef de guerre que le monde a cessé de regarder.
Il vaut la peine de s'arrêter sur le mot choisi par l'enquêtrice de la CPI : « actif ». C'est un mot prudent, celui qu'une enquêtrice emploie quand elle ne peut pas, ou ne veut pas, en dire davantage publiquement. Il n'affirme pas que la LRA renaît comme armée. Il ne promet pas une arrestation imminente. Il affirme une présence et une fonction — que Kony dirige encore, décide encore, existe encore comme figure de commandement plutôt que comme rumeur. Pour un bureau du procureur qui doit gérer ses ressources entre de nombreuses situations, consacrer des moyens d'enquête à un dossier vieux de vingt ans est en soi une déclaration : le dossier est vivant parce que le fugitif est vivant.
Il y a là une leçon plus large sur la manière dont le monde gère la longue traîne des atrocités. La justice pénale internationale a été pensée pour les moments de rupture — le tribunal après la guerre, le mandat après le massacre. Elle n'a pas vraiment été pensée pour l'effacement de vingt ans, le fugitif qui survit simplement au cycle de l'actualité et attend dans la brousse pendant que l'attention se déplace vers la crise suivante. La survie de Kony plaide pour une autre forme d'endurance : non pas seulement le drame de l'arrestation, mais le travail terne, coûteux et ingrat de maintenir un dossier en vie pendant des décennies — témoins qui vieillissent et meurent, preuves qui se dégradent, volonté politique qui s'évapore — afin que, le moment venu, la machine fonctionne encore.
Et les moments viennent. L'histoire regorge de fugitifs qui semblaient définitivement hors d'atteinte jusqu'au jour où ils ne l'étaient plus — arrêtés à un poste-frontière, trahis par un adjoint, capturés quand un protecteur est tombé. L'histoire de la LRA elle-même en fournit l'exemple : Ongwen a fini à La Haye parce que la dynamique interne du groupe avait changé et que la défection était devenue sa meilleure option. La même logique s'applique à ce qui subsiste autour de Kony. Un groupe réduit, isolé, tenu par un chef vieillissant est fragile d'une manière qu'une vraie armée ne l'est pas ; la question est de savoir si quelqu'un sera en position d'exploiter cette fragilité quand elle craquera.
Pour l'heure, le tableau pratique est inchangé : le mandat tient, l'enquêtrice continue son travail, le groupe endure dans les zones frontalières, et les attaques dans l'est centrafricain — quels qu'en soient précisément les auteurs — rappellent que le dossier marqué « Kony » n'appartient pas encore à l'histoire. L'entretien de France 24 vaut moins par ce qu'il révèle que par ce qu'il refuse de laisser le monde oublier : que la justice internationale différée n'est pas la justice internationale rendue, et qu'un chef de guerre en fuite depuis vingt ans est toujours, selon la CPI elle-même, en fuite — ni mort, ni retiré, ni disparu.
La prévision honnête est étroite. Le scénario le plus probable à court terme, c'est la poursuite du même schéma : des violences de basse intensité, difficiles à attribuer, dans les zones frontalières, des rumeurs périodiques sur les déplacements de Kony, et la CPI qui maintient son dossier sans percée. Une véritable résurgence — la LRA redevenue acteur stratégique — exigerait des ressources, des recrues et un environnement permissif que le groupe ne semble pas posséder. Mais la lecture la moins indulgente du « actif » de von Braun est aussi la plus simple : tant que Joseph Kony est vivant et commande, aussi diminuée soit sa force, l'histoire n'est pas terminée. Vingt ans de fuite ne valent pas vingt ans de clandestinité. À un moment donné, la fuite devra s'arrêter — dans un prétoire, dans la brousse ou dans une tombe. Le monde attend depuis deux décennies de savoir laquelle.
Il reste un acteur dans cette histoire que l'entretien de France 24 convoque implicitement : le public qui s'est un jour ému, bruyamment, avant de passer à autre chose. En 2012, la campagne « Kony 2012 » a fait de Joseph Kony le chef de guerre le plus célèbre d'internet pendant quelques semaines — trente millions de vues, des célébrités mobilisées, un Congrès américain briefé, toute une génération d'étudiants portant son nom sur des T-shirts. Les critiques de l'époque y voyaient du militantisme de canapé, une simplification d'une guerre complexe ; ses défenseurs, la seule raison pour laquelle Washington maintenait ses conseillers militaires déployés dans la région. Les deux avaient partiellement raison. Ce que l'épisode a surtout démontré, c'est la caractéristique la plus cruelle de l'économie de l'attention : un fugitif peut survivre aux projecteurs, mais les projecteurs ne survivent pas à un fugitif. Kony a survécu au hashtag depuis quatorze ans, et le compteur tourne. L'enquêtrice de la CPI qui travaille encore ce dossier est, en un sens, la réponse institutionnelle à cet échec de l'attention — quelqu'un dont le métier est de s'en soucier à date fixe, que le monde regarde ou non.
Le débat sur la sélectivité qui colle à la Cour en Afrique plane aussi sur ce dossier, et le profil public de von Braun l'invite. Les détracteurs de la CPI soutiennent depuis longtemps que son contentieux très africain reflétait la voie de la moindre résistance plutôt que la hiérarchie des atrocités. Le dossier Kony complique cette accusation dans les deux sens : c'est le gouvernement ougandais lui-même qui a déféré la situation à la Cour en 2003, et les victimes de la LRA étaient en écrasante majorité africaines — celles-là mêmes que la critique de la sélectivité accuse la Cour d'instrumentaliser. Quoi qu'on pense du bilan de la Cour ailleurs, le mandat Kony est le cas rare où la demande de justice est venue du sol même où les crimes ont été commis. Le laisser se dissoudre en symbole trahirait non un principe abstrait, mais des communautés réelles qui l'ont réclamé.
Ces communautés comprennent des personnes que la littérature de la traque ne compte trop souvent que comme des « enlevés ». La stratégie de survie de la LRA a toujours reposé sur des enfants volés — non seulement comme combattants, mais comme porteurs, cuisiniers, guetteurs et épouses forcées. Les programmes de défection menés au fil des ans, avec émissions de radio et tracts largués exhortant les combattants à rentrer, ont produit une lente hémorragie d'évadés dont les témoignages constituent l'essentiel de ce que le monde extérieur sait de la vie interne du groupe. Chaque évadé est aussi un témoin dont la CPI a besoin, et une personne que le nord de l'Ouganda ou l'est centrafricain doit tant bien que mal réabsorber. Le groupe « actif » décrit par von Braun n'est donc pas seulement un reliquat militaire ; c'est une captivité qui continue. Chaque année de traque sans résolution est une année d'enfances passées dans la brousse.
Voilà l'arithmétique morale que l'entretien de France 24 met finalement sur la table, et c'est pourquoi cette histoire mérite le fil même sans développement spectaculaire. Un chef de guerre qui enlevait des enfants dans les années 1990 commanderait encore, selon la CPI, en 2026. Le mandat délivré quand les étudiants d'aujourd'hui étaient des tout-petits est toujours ouvert. Les attaques dans l'est centrafricain s'avéreront peut-être mal attribuées, ou le premier frémissement de quelque chose de pire — la position honnête est que nous ne savons pas, et la malhonnête serait de prétendre que l'ambiguïté signifie que le problème est réglé. Vingt ans de fuite, c'est long pour maintenir la conscience du monde en suspens. Le message de l'enquêtrice, dépouillé de son vernis diplomatique, c'est que ce sursis ne peut pas durer indéfiniment — et que le dossier, le mandat et l'homme au centre des deux restent, obstinément, une affaire inachevée.