Quatre ans après les explosions en Baltique, un tribunal de Hambourg entend les premières preuves. L'accusé nie ; la question de savoir qui a ordonné le sabotage reste ouverte.
Publié le 14 octobre 2026 · 06:00 GMT

Les explosions ont mis quatre ans à atteindre une salle d'audience. Mercredi, elles y sont parvenues : le procès d'un ex-officier ukrainien accusé d'avoir organisé le sabotage de Nord Stream s'est ouvert à Hambourg, et les premières preuves publiques sont enfin versées au dossier.
Le procès s'est ouvert mercredi matin devant la cour régionale supérieure de Hambourg, quatre ans et dix-huit jours après les explosions qui ont éventré les gazoducs Nord Stream au fond de la Baltique. Pour la première fois, les preuves réunies au cours d'une enquête de plusieurs années seront entendues en public, contestées par la défense et pesées par des juges. Les débats doivent se poursuivre jusqu'en février. Un seul homme est dans le box, mais les questions posées à la cour le dépassent largement : qui a planifié l'un des plus grands actes de sabotage d'infrastructure des temps modernes, et sur l'ordre de qui ?
L'accusé est un Ukrainien de 50 ans que le parquet allemand ne désigne que sous le nom de Serhii K., en vertu des règles de confidentialité du pays. Son nom complet, Serhii Kuznietsov, a été rendu public pendant sa procédure d'extradition en Italie. Le parquet le décrit comme un ex-officier de l'armée ukrainienne encore en service en 2022. Il se présente aujourd'hui comme un entrepreneur de l'énergie. Il nie toute implication dans les explosions, et son avocat a déclaré aux journalistes qu'il nie tout acte répréhensible.
Quatre ans après les explosions, un tribunal de Hambourg doit trancher ce que la diplomatie n'a pas réglé.
Les charges sont graves. Le parquet l'accuse d'avoir participé, comme complice, à un crime de guerre : attaques contre des biens civils, explosions, destruction d'infrastructures et perturbation d'un service public. L'affaire est poursuivie en vertu du Code allemand des crimes contre le droit international, le texte qui couvre les crimes de guerre. Le parquet affirme que l'opération a été planifiée pour le compte d'entités étatiques ukrainiennes non identifiées, une accusation qui fait toute la charge politique du procès. Aucun État n'est jugé ici, un seul homme, mais l'acte d'accusation pointe au-delà de lui.
Selon l'acte d'accusation, Kuznietsov est entré en Allemagne depuis la Pologne le 4 septembre 2022, avec un faux passeport ukrainien. Un groupe de plongeurs professionnels, un capitaine et un expert en explosifs avait été formé sous sa direction, affirme le parquet. Le groupe a loué un voilier, l'Andromeda, dans le port de Rostock, dans le nord du pays, avec de faux documents, puis a navigué vers l'île danoise de Bornholm. Le 22 septembre au plus tard, selon le parquet, l'équipe avait posé plusieurs engins explosifs à retardement sur les gazoducs reposant au fond de la mer.
Quatre jours plus tard, le 26 septembre 2022, les sismologues suédois ont enregistré plusieurs explosions sous-marines, à environ 17 heures d'intervalle. Trois des quatre conduites en acier gainé de béton du système Nord Stream se sont rompues, libérant de grandes quantités de méthane dans l'atmosphère. Une estimation chiffre ce rejet à près de 500 000 tonnes de méthane, un puissant gaz à effet de serre. Les photographies des jours suivants montrent le gaz bouillonnant à la surface de la Baltique en un large cercle tumultueux. Les deux gazoducs jumeaux courent sur environ 1 200 kilomètres sous la mer, de la Russie vers l'Allemagne.
Le moment comptait. Nord Stream 1 avait auparavant fourni environ la moitié des importations de gaz naturel de l'Allemagne, même si la Russie en avait déjà interrompu les flux avant l'attaque. Nord Stream 2, achevé en 2021, n'était jamais entré en service : Berlin en avait gelé l'homologation peu avant l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, en février 2022. Les deux conduites contenaient encore du gaz sous haute pression. Les explosions n'ont pas coupé un gaz qui circulait ; elles ont détruit la possibilité qu'il circule à nouveau, quelques semaines avant l'hiver.
L'Allemagne est le premier fournisseur européen d'aide militaire à l'Ukraine, et l'enquête suit depuis des années une piste qui mène à Kyiv. Voilà l'embarras au cœur de ce procès : un gouvernement qui soutient l'Ukraine poursuit un homme que ses propres procureurs disent avoir agi pour le compte d'entités étatiques ukrainiennes. En janvier 2025, la Cour fédérale de justice allemande a jugé que l'affaire relevait de la compétence allemande, car elle touchait à la sécurité intérieure du pays. Depuis, Berlin affirme que c'est la justice, et non la politique, qui traite l'affaire. Le procès lui-même est le test de cette promesse, et du soutien de l'Allemagne à l'Ukraine.
Kyiv a toujours nié toute implication. Le président Volodymyr Zelensky a déclaré que l'Ukraine n'avait « rien à voir » avec les explosions, et son gouvernement rejette l'affirmation selon laquelle des agences ukrainiennes auraient ordonné l'opération. À Kyiv, certains parlementaires estiment que les gazoducs constituaient une cible de guerre légitime : Oleksandr Merezhko, qui préside la commission des Affaires étrangères du Parlement ukrainien, a déclaré que les explosions s'étaient produites en temps de guerre et a décrit Nord Stream 2 comme un outil de l'effort de guerre russe, tout en soulignant que le récit allemand n'était pas confirmé. Moscou, de son côté, a déclaré lundi qu'elle attendait un « verdict juste » nommant à la fois les auteurs et ceux qui ont ordonné l'opération.
La route vers Hambourg a été longue. Le Danemark et la Suède ont tous deux clos leurs propres enquêtes, laissant l'Allemagne seul pays à poursuivre l'affaire. Les enquêteurs allemands se sont concentrés sur l'Andromeda, affirmant que des échantillons prélevés sur le voilier contenaient des traces d'explosifs sous-marins. Ils ont aussi examiné les données du téléphone portable de Kuznietsov, qui, selon les comptes rendus de l'affaire, montraient un vif intérêt pour les attaques contre les infrastructures critiques et pour les détails techniques des deux gazoducs. Kuznietsov a été arrêté dans la nuit du 20 août 2025 à Rimini, en Italie, où il passait des vacances en famille, en vertu d'un mandat d'arrêt européen. Les tribunaux italiens ont approuvé son transfert, et il est arrivé en Allemagne le 27 novembre 2025.
Un deuxième suspect pourrait le suivre. Volodymyr Zhuravlov, décrit par le parquet comme un plongeur entraîné ayant participé aux plongées vers les gazoducs, a été arrêté en Croatie en août. En septembre, un tribunal croate a approuvé son extradition vers l'Allemagne, même si la décision n'est pas définitive et peut faire l'objet d'un recours. Le 30 septembre, le tribunal de Hambourg a refusé de laisser les exploitants des gazoducs, Nord Stream AG et Nord Stream 2 AG, participer au procès en tant que victimes. Cette décision ramène l'affaire aux seules charges pénales, sans réclamations d'entreprises dans la salle d'audience.
Le tribunal entendra les preuves au cours des prochains mois, les débats devant se poursuivre jusqu'en février. Le parquet doit démontrer que Kuznietsov a fait ce que l'acte d'accusation lui reproche, et la défense aura l'occasion de contester les preuves : les traces sur le voilier, les données du téléphone, les documents de voyage, les témoins. Aucun verdict n'est attendu avant la fin des audiences. Si Zhuravlov est extradé, un deuxième procès pourrait suivre, et les deux affaires réunies pourraient éclairer davantage le tableau que chacune séparément.
Quelle que soit la décision du tribunal, le procès ne réglera pas toutes les questions. L'acte d'accusation parle d'entités étatiques ukrainiennes non identifiées, mais il ne nomme aucun responsable qui aurait ordonné l'opération, et aucune preuve présentée publiquement jusqu'ici n'établit qui a donné l'ordre, si tant est que quelqu'un l'ait donné. Un récit alternatif publié en 2023 par le journaliste américain Seymour Hersh attribuait l'attaque à des plongeurs de la marine américaine ; Washington l'a nié. Le tribunal de Hambourg peut statuer sur la culpabilité ou l'innocence d'un homme. La question plus large de savoir qui a ordonné le sabotage reste contestée, et ce procès pourrait la resserrer sans la clore.
Les enjeux dépassent la salle d'audience. Les explosions ont montré à quel point les infrastructures énergétiques sous-marines sont exposées : gazoducs, câbles et terminaux qui acheminent le carburant et les données des économies modernes reposent sur des fonds marins ouverts, difficiles à surveiller et faciles à endommager. Depuis 2022, l'Europe s'est empressée de remplacer le gaz russe acheminé par gazoduc par du gaz naturel liquéfié et d'autres approvisionnements, redessinant sa carte énergétique d'une manière que le sabotage a rendue permanente. Le procès de Hambourg demande aujourd'hui si le droit peut atteindre un acte de guerre commis dans l'ombre, et quelle réponse un tribunal peut apporter quand la vérité complète est peut-être encore classifiée, niée ou tout simplement inconnue.
Ce qu'il faut surveiller : les premières semaines d'audiences, lorsque le parquet exposera le cœur médico-légal de son dossier ; tout signe de la façon dont la défense répondra aux preuves du téléphone et du voilier ; la décision croate sur le recours de Zhuravlov ; et toute réaction de Kyiv ou de Moscou au fil des audiences. Le verdict est à des mois de distance. Les preuves entendues à Hambourg d'ici février façonneront non seulement le destin d'un homme, mais aussi le récit public d'une attaque qui a redessiné la carte énergétique de l'Europe, et le débat sur la sécurité du gaz européen en hiver.
Dans la lecture occidentale, ce procès est l'État de droit à son exercice le plus difficile. Un tribunal allemand soumet une affaire politiquement explosive à une procédure ouverte, avec une défense, des charges publiées et un verdict qui doit reposer sur les preuves plutôt que sur l'alliance ou l'inimitié. Le fait que l'accusé soit un citoyen d'un pays que l'Allemagne soutient militairement est, dans cette optique, l'essentiel : la loi s'applique aux amis comme aux adversaires, et c'est la salle d'audience, et non la salle de briefing, qui décide de la culpabilité.
La même lecture estime que le procès renforce, plutôt qu'il n'affaiblit, le soutien à l'Ukraine, parce qu'il sépare la justice de la politique étrangère. L'aide est une décision du gouvernement ; la culpabilité est une décision des juges. Si le parquet prouve son dossier, un homme en répondra. S'il échoue, l'acquittement sera lui-même la preuve que le système fonctionne. Dans les deux cas, la procédure compte autant que l'issue.
Dans la lecture orientale, le procès arrive avec quatre ans de retard et les questions les plus importantes toujours sans réponse. Moscou soutient depuis longtemps que le sabotage servait des intérêts dépassant largement quelques plongeurs dans un voilier loué, et les responsables russes ont réclamé un verdict nommant ceux qui ont ordonné l'opération, et pas seulement ceux qui sont accusés de l'avoir exécutée. Le refus de laisser les exploitants des gazoducs participer en tant que victimes, dans cette optique, rétrécit l'affaire avant même qu'elle ne commence.
La même lecture relève que l'acte d'accusation parle d'entités étatiques ukrainiennes non identifiées sans les nommer, et que d'autres récits des explosions, y compris l'affirmation d'une implication américaine, n'ont jamais été examinés par un tribunal. Tant que les preuves n'auront pas été entendues dans leur intégralité, cette lecture considère les débats de Hambourg comme un chapitre d'un différend plus long sur l'identité des auteurs des explosions, et non comme le dernier mot sur la question.
Dans la lecture du Sud global, le procès rappelle qui paie quand les grandes puissances se disputent l'énergie. Les explosions de Nord Stream ont poussé l'Europe dans une course au gaz naturel liquéfié qui a fait grimper les prix bien au-delà du continent, renchérissant le carburant, les engrais et les denrées alimentaires pour les importateurs d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine. Pour les pays qui n'avaient aucun intérêt dans les gazoducs, le sabotage n'était pas une abstraction ; il s'est traduit par une facture plus élevée.
La même lecture pose une question pratique : qui protège les infrastructures dont tout le monde dépend ? Gazoducs, câbles et voies maritimes traversent des eaux qu'aucun État ne peut surveiller seul, et le procès de Hambourg est la première tentative sérieuse de faire rendre des comptes en justice pour l'attaque de ces infrastructures. Que le tribunal condamne ou acquitte, le précédent qu'il établira comptera pour tous les pays dont les lumières dépendent d'une ligne posée au fond de la mer.
Serhii K. est un Ukrainien de 50 ans que le parquet allemand ne désigne que par son prénom et son initiale, en vertu des règles de confidentialité du pays. Son nom complet, Serhii Kuznietsov, a été rendu public pendant sa procédure d'extradition en Italie. Le parquet le décrit comme un ex-officier de l'armée ukrainienne encore en service en 2022. Il se présente aujourd'hui comme un entrepreneur de l'énergie et nie toute implication dans les explosions.
Le parquet l'accuse d'avoir dirigé une équipe de plongeurs, un capitaine et un expert en explosifs qui aurait posé des engins explosifs à retardement sur les gazoducs Nord Stream, près de l'île danoise de Bornholm. Il serait entré en Allemagne avec un faux passeport, aurait loué le voilier Andromeda à Rostock avec de faux documents, et aurait dirigé le groupe qui a placé les charges au fond de la mer avant le 22 septembre 2022.
Le parquet allemand estime que les gazoducs étaient des infrastructures civiles, de sorte que les attaquer pendant un conflit armé constitue un crime de guerre en vertu du Code allemand des crimes contre le droit international. Les charges comprennent les attaques contre des biens civils, les explosions, la destruction d'infrastructures et la perturbation d'un service public. Le tribunal doit décider si les faits relèvent de cette catégorie juridique, ou s'il s'agit de simples dégradations pénales.
Kyiv a toujours nié toute implication. Le président Volodymyr Zelensky a déclaré que l'Ukraine n'avait rien à voir avec les explosions, et son gouvernement rejette l'affirmation selon laquelle des agences ukrainiennes auraient ordonné l'opération. Certains parlementaires ukrainiens estiment que les gazoducs constituaient une cible de guerre légitime, tout en soulignant que le récit allemand reste non confirmé. Le procès soumet ce démenti à son test le plus exigeant.
Les débats devant la cour régionale supérieure de Hambourg doivent se poursuivre jusqu'en février, avec des audiences réparties sur plusieurs mois. Un verdict n'interviendra qu'après l'audition des preuves et la réponse de la défense. Un deuxième suspect, Volodymyr Zhuravlov, conteste son extradition depuis la Croatie ; s'il est transféré, un autre procès pourrait suivre et prolonger le règlement judiciaire de l'affaire.