> > >>
Aller au contenu principalUn Français de 95 ans et un chimiste japonais de 76 ans ont percé le mystère de l'homochiralité, l'énigme centenaire des molécules à une seule main, et offert à l'industrie pharmaceutique les outils de la fabrication moderne des médicaments.
Publié le 7 octobre 2026 · 18:00 GMT

STOCKHOLM. Un chimiste français de 95 ans et un Japonais de 76 ans reçoivent le prix Nobel de chimie 2026 pour avoir résolu l'une des plus anciennes énigmes de la science : la manière dont la nature construit des molécules à une seule orientation. Henri B. Kagan et Kenso Soai sont récompensés pour la découverte des effets non linéaires et de l'autocatalyse dans la synthèse organique asymétrique, qui a appris aux chimistes à produire à volonté des molécules à image miroir unique. Leurs outils fondent la fabrication moderne des médicaments, des antalgiques aux traitements de Parkinson, et rouvrent la question de l'origine de l'asymétrie du vivant. Soai a appris la nouvelle en faisant ses courses ; le comité n'avait pas encore joint Kagan.
L'Académie royale des sciences de Suède a annoncé le prix mercredi matin à Stockholm, récompensant les deux lauréats pour la découverte des effets non linéaires et de l'autocatalyse dans la synthèse organique asymétrique. Kagan, 95 ans, est rattaché à l'Université Paris-Sud à Orsay, en France, où il est professeur émérite ; Soai, 76 ans, est professeur émérite à l'Université des sciences de Tokyo. Ils se partageront 12 millions de couronnes suédoises, environ 1,2 million de dollars, et recevront leurs médailles des mains du roi Carl XVI Gustaf lors d'une cérémonie à Stockholm le 10 décembre, anniversaire de la mort d'Alfred Nobel, suivie du traditionnel banquet à l'hôtel de ville de Stockholm. C'est le troisième Nobel annoncé cette semaine, après le prix de médecine de lundi et le prix de physique de mardi. Les prix de littérature et de la paix suivront jeudi et vendredi, puis le prix d'économie le 12 octobre.
Pendant un siècle, les chimistes n'ont pas su faire ce que chaque cellule vivante fait par défaut. Désormais, ils le peuvent.
Au laboratoire, les chimistes obtenaient toujours les deux mains à la fois. Chaque réaction chimique susceptible de former deux molécules miroirs les produisait en proportions égales, un têtu mélange à 50-50. Pour les chercheurs qui tentaient de fabriquer des molécules destinées à interagir avec des corps vivants, c'était un handicap sérieux. « De nombreux médicaments sont chiraux : une main peut avoir l'effet thérapeutique recherché, tandis que l'autre peut n'avoir aucun effet, ou dans le pire des cas être nocive », a expliqué Linke. La différence n'est pas théorique. Lors du scandale de la thalidomide, au début des années 1960, des milliers d'enfants sont nés avec des malformations provoquées par un sédatif ; les chercheurs ont ensuite compris que c'était l'image miroir de la substance active qui avait causé le drame.
« La version gauchère du médicament peut avoir un effet, et la version droitière un autre, et il nous faut donc des méthodes pour les préparer sélectivement », a déclaré Peter Somfai, membre du comité Nobel de chimie. « Pour développer de telles méthodes, les découvertes des lauréats de cette année sont importantes. Ils ont fourni des outils puissants à cet effet. »
Ses travaux reprenaient délibérément un fil laissé par le chimiste français du XIXe siècle Louis Pasteur, mort quelques années avant la remise des premiers prix Nobel en 1901. Pasteur étudiait l'acide tartrique, important dans la production du vin, et avait remarqué que les bactéries ne fermentent qu'une seule de ses deux formes, celle que l'on trouve naturellement dans le raisin. Avec l'autre forme, pas de fermentation. Cela prouvait que certaines substances existent sous deux formes aux propriétés différentes, parfois dangereuses pour la santé. Mais créer à la demande la bonne forme est resté un problème non résolu jusqu'à ce que Kagan et Soai produisent leurs réactions asymétriques, un excès d'une forme là où il n'y en avait aucun auparavant.
« À part la vie elle-même, personne n'avait jusqu'ici accompli cet exploit », a noté le comité Nobel. C'est le cœur du prix : pour la première fois, l'homochiralité, jusqu'alors observée uniquement chez les êtres vivants, émergeait spontanément d'un ballon de chimie. Peter Somfai l'a qualifiée de « probablement la plus belle expérience de la chimie organique », et le comité a déclaré que les lauréats avaient « apporté une solution à un mystère chimique vieux de plus d'un siècle : comment l'homochiralité peut émerger spontanément. Les réactions chimiques qu'ils ont mises au point sont spectaculaires. »
Au-delà des usines, le prix rouvre l'une des questions les plus profondes de la science : comment la chimie du vivant s'est-elle fixée sur une seule orientation. Le comité a souligné que les recherches du duo ont donné aux chimistes de nouveaux outils fondamentaux, largement utilisés dans leur travail quotidien, et ravivé l'intérêt pour la chimie des origines de la vie. Si une simple réaction peut passer d'un mélange quasi égal à une seule image miroir, l'origine de l'asymétrie biologique commence à ressembler moins à un miracle qu'à de la chimie.
En France, le président Emmanuel Macron a félicité les lauréats sur X, qualifiant le prix d'immense honneur pour le pays et de « reconnaissance à la hauteur d'une vie de recherche ». L'Académie des sciences, dont Kagan est membre, l'a également félicité. Reuters n'a pas pu joindre le lauréat de 95 ans, la troisième personne la plus âgée à recevoir un prix Nobel, mais sa fille Véronique Le Deunff s'est dite « très heureuse », ajoutant que « la créativité et l'originalité de ses travaux ont ouvert de nouvelles voies de recherche ». Cette consécration a une histoire : l'œuvre de Kagan est depuis longtemps jugée digne du Nobel, et le ministre français de la recherche de l'époque s'était plaint auprès de la Fondation Nobel en 2001 quand Kagan avait été écarté cette année-là. Le prix était alors revenu à deux scientifiques américains et un scientifique japonais pour des travaux dans le même domaine. Stockholm vient de réparer cet oubli.
La presse occidentale y voit une revanche de la recherche fondamentale, avec un lien direct vers l'industrie. CNN et New Scientist insistent sur le bénéfice pratique : pouvoir choisir quelle image miroir fabriquer est devenu un outil quotidien de la fabrication pharmaceutique, sans lequel beaucoup de médicaments modernes seraient plus difficiles, plus coûteux ou moins sûrs à produire. Le prix est présenté comme une chimie fondamentale enfin reconnue, ce travail discret de laboratoire qui sous-tend des industries valant des milliers de milliards.
Une seconde lecture occidentale souligne l'angle des origines de la vie. L'homochiralité n'ayant jusqu'ici été observée que dans les systèmes vivants, une réaction qui passe d'elle-même d'un mélange 50-50 à une seule main ressemble à une répétition en laboratoire de l'un des plus profonds mystères de la biologie. Les commentateurs occidentaux présentent la réaction de Soai moins comme un tour de fabrication que comme une fenêtre sur la manière dont la chimie du vivant a pu s'organiser.
On note aussi un ton réparateur dans la couverture française et européenne : l'éviction de Kagan en 2001 est rappelée comme un grief ancien, et le prix 2026 se lit comme une injustice réparée tardivement par Stockholm. L'insistance sur Pasteur comme ancêtre intellectuel renforce une filiation nationale, de l'acide tartrique du XIXe siècle à la catalyse asymétrique du XXIe.
Au Japon, le prix est d'abord une histoire nationale. Le Mainichi Shimbun compte les lauréats : Soai est le 31e Nobel japonais à titre individuel et le dixième en chimie, et son prix porte à trois le nombre d'années consécutives de distinctions japonaises après Shimon Sakaguchi et Susumu Kitagawa en 2025. L'appel personnel de la Première ministre Sanae Takaichi, et sa phrase sur sa fierté de Japonaise, placent la récompense dans le registre du prestige national.
La lecture orientale insiste aussi sur la continuité institutionnelle plutôt que sur le génie solitaire. Soai est présenté comme professeur émérite de l'Université des sciences de Tokyo, sa découverte comme le fruit de la longue patience d'un laboratoire universitaire, des premiers plans de 1995 à la percée de 2003. Le message aux étudiants est explicite : des décennies de recherche fondamentale peu à la mode peuvent mener à Stockholm.
On perçoit une nuance géopolitique plus discrète. La couverture présente le prix comme la preuve que la science fondamentale japonaise, poursuivie patiemment dans les laboratoires universitaires, appartient au centre du système mondial de recherche, et non à sa périphérie.
Vu du Sud global, l'histoire se lit d'abord comme une affaire pharmaceutique. Une couverture comme celle du TBS News bangladais présente le prix sous l'angle de la fabrication : la capacité à produire des molécules à image miroir unique rend la production moderne de médicaments plus sûre et moins coûteuse, et le précédent de la thalidomide rappelle que se tromper d'orientation a historiquement frappé le plus durement les patients ordinaires. La question qui suit est de savoir qui capte la valeur de cette synthèse plus sûre.
Une seconde lecture du Sud porte sur l'accès au savoir lui-même. La synthèse asymétrique est un outil, pas un produit, et les outils se diffusent. Le prix récompense des découvertes de 1986 et 2003 devenues de la chimie de manuel, accessibles à tout laboratoire compétent de Dacca, Lagos ou São Paulo. Pour les chimistes du Sud, le Nobel est moins le couronnement de deux hommes que la confirmation que leur domaine quotidien est au centre de la science mondiale.
Une note de prudence s'impose aussi. Les médicaments dont la sécurité dépend de cette chimie restent, dans bien des cas, brevetés et hors de prix pour une grande partie du monde. La science est universelle ; les médicaments qu'elle rend possibles ne le sont pas encore.
Kagan a découvert les effets non linéaires : en 1986, il a montré que des catalyseurs pouvaient orienter une réaction chimique vers la production d'un excès d'une molécule à image miroir plutôt que le partage 50-50 habituel. Soai est allé plus loin avec l'autocatalyse asymétrique : sa réaction de Soai de 2003 fait qu'une forme miroir catalyse la production de davantage d'elle-même, de sorte qu'un minuscule déséquilibre initial devient une asymétrie totale.
De nombreux médicaments sont chiraux, et les deux images miroirs peuvent se comporter très différemment dans l'organisme. Le président du comité, Heiner Linke, l'a dit simplement : une main peut guérir, l'autre peut ne rien faire ou même nuire. La tragédie de la thalidomide au début des années 1960, quand l'image miroir d'un sédatif a provoqué des malformations, reste l'avertissement le plus sombre. Les industries pharmaceutiques du Japon et de la France utilisent désormais ces outils chaque jour.
Henri B. Kagan, 95 ans, est un chimiste français, professeur émérite à l'Université Paris-Sud à Orsay, dans une filiation qui remonte à Louis Pasteur. Kenso Soai, 76 ans, né en 1950 dans la préfecture d'Hiroshima, est professeur émérite à l'Université des sciences de Tokyo. C'est un duo historique : Kagan est le troisième lauréat le plus âgé de l'histoire du Nobel, et Soai porte à trois le nombre d'années consécutives de lauréats japonais.
Les deux lauréats se partagent 12 millions de couronnes suédoises, environ 1,2 million de dollars. Ils recevront leurs médailles des mains du roi Carl XVI Gustaf lors d'une cérémonie à Stockholm le 10 décembre, anniversaire de la mort d'Alfred Nobel, suivie du traditionnel banquet à l'hôtel de ville. C'est le troisième Nobel de la semaine, après le prix de médecine de lundi et le prix de physique de mardi.