Across Africa, le magazine de France 24, a braqué ses caméras cette semaine sur Cédric Kouamé — le DJ ivoirien qui sillonne le pays pour arracher les vinyles africains du XXe siècle à l'oubli. Son archive Baoulecore, à Abidjan, conserve des milliers de disques ; son ambition va plus loin : un centre national officiel pour les archives historiques du pays.
Publié le 23 octobre 2026 · 11:14 GMT
Across Africa, le magazine de France 24, a braqué ses caméras cette semaine sur Cédric Kouamé — le DJ ivoirien qui sillonne le pays pour arracher les vinyles africains du XXe siècle à l'oubli. Son archive Baoulecore, à Abidjan, conserve des milliers de disques ; son ambition va plus loin : un centre national officiel pour les archives historiques du pays. Le magazine hebdomadaire Across Africa de France 24 a consacré son segment principal cette semaine au DJ ivoirien Cédric Kouamé, qui parcourt la Côte d'Ivoire pour collecter de vieux disques vinyles avant de les restaurer.
Cédric Kouamé est un DJ et collectionneur ivoirien qui parcourt la Côte d'Ivoire pour rassembler de vieux vinyles et les restaurer, et qui a fondé en 2023 à Abidjan l'archive et le carrefour culturel Baoulecore. Across Africa de France 24 a mis sa chasse à l'honneur cette semaine ; OkayAfrica a dressé un portrait indépendant du lieu en 2025 ; la presse jeunesse ivoirienne a documenté une collection d'environ 3 000 vinyles et 2 000 cassettes.
Faut-il faire d'une archive privée un centre national officiel ? Pour les uns, seul l'État peut assurer pérennité et échelle ; pour les autres, l'institutionnalisation fait courir un risque de captation — les archives consacrent mais trient aussi, et c'est précisément l'esprit communautaire du Baoulecore qui fait sa force.
Si le centre officiel réclamé par Kouamé trouvera un financement et un ancrage institutionnel ; quelle part des matériaux collectés a réellement été restaurée et numérisée ; et quelle proportion du patrimoine enregistré du pays a déjà été perdue à cause de l'humidité, de la négligence et du temps.
Abidjan, 23 octobre — Il y a des chasses au gibier, des chasses au trésor. Celle de Cédric Kouamé est une chasse au son. Le DJ ivoirien sillonne la Côte d'Ivoire à la recherche de vieux vinyles — les pressages du XXe siècle qui ont porté la rumba ivoirienne et le ziglibithy — puis les restaure, un disque fragile après l'autre. Cette semaine, sa mission de sauvetage solitaire a eu les honneurs internationaux : le magazine hebdomadaire Across Africa de France 24 lui a consacré son segment principal, le suivant pendant qu'il exhume des morceaux oubliés et plaide pour que le passé musical de son pays mérite mieux que la poubelle.
Le segment, intitulé « Ivorian DJ digs forgotten tracks, on the hunt for great classics » et diffusé le 20 octobre, suit Kouamé pendant qu'il parcourt le pays pour collecter de vieux disques avant de les restaurer. Son ambition, selon le reportage de la chaîne, dépasse les bacs : il veut attirer l'attention nationale sur sa passion et créer un centre officiel dédié aux archives historiques du pays — une demeure permanente pour les sons qu'il arrache à l'oubli.
L'émission est un triptyque de la mémoire africaine. Son deuxième segment retourne au Cameroun, dix ans après la pire catastrophe ferroviaire du pays : le 21 octobre 2016, un train intercítés Camrail déraillait près d'Eséka sur la ligne Yaoundé–Douala, tuant 79 personnes et en blessant plus de 500. Dix ans après, survivants et familles se battent toujours pour la justice — les condamnations prononcées en 2018 restent frappées d'un appel jamais entendu, et certaines indemnisations n'ont jamais été versées. Le segment final s'achève à São Tomé-et-Príncipe, dont les sols volcaniques produisent l'une des vanilles les plus singulières du monde. Trois récits, un fil commun : ce que l'Afrique retient, et ce qu'elle risque de perdre. Pour le profil du pays, voir notre page pays Côte d'Ivoire.
La chasse de Kouamé a un quartier général. En 2023, il a fondé le Baoulecore, une archive vivante et un carrefour culturel aux abords du marché de Cocovico à Abidjan — mi-disquaire, mi-caveau de la mémoire. Vinyles, cassettes, fanzines, photographies jaunies et livres rares s'alignent sur ses étagères : des fragments, comme les décrivait en 2025 le média culturel africain OkayAfrica dans un portrait indépendant, de vies et d'histoires qui refusent de s'effacer. DJ, écrivains, artistes et simples curieux y viennent fouiller, expérimenter, se rencontrer.
L'ampleur du sauvetage frappe. Selon des reportages de 2025, la collection compte environ 3 000 disques vinyles et quelque 2 000 cassettes — pour la plupart oubliés ou jetés. Kouamé bat la campagne, rachète des collections à des Ivoiriens âgés ou à leurs familles, et lance des appels à la radio locale. « La chaîne de transmission est rompue », a-t-il confié aux journalistes — une phrase devenue le manifeste de toute l'entreprise.
La philosophie qui l'anime est directe. Une grande partie de l'histoire africaine s'est transmise oralement, fait valoir Kouamé, et cela a semé la confusion au fil des ans ; les livres, les cassettes et les vinyles sont, selon lui, des supports qui hébergent les vies de ceux qui nous ont précédés. Les disques sont tangibles, dit-il — la musique et les souvenirs ne le sont pas, et c'est précisément pour cela que les objets comptent. Le média français Brut Afrique a saisi le même esprit en vidéo, filmant Kouamé et sa compagne Élise ouvrant les portes du Baoulécore sur des milliers de vinyles et de cassettes retraçant l'histoire de la musique ivoirienne : un centre culturel, selon leurs mots, dédié à la sauvegarde des classiques qui ont marqué le pays.
Nous ne savons pas si le centre officiel de Kouamé verra jamais le jour. L'ambition est publique — une institution nationale pour les archives historiques du pays — mais aucun financement, aucun site, aucun partenaire institutionnel n'a été annoncé. Que l'État ivoirien, une fondation privée ou un organisme culturel international s'empare du projet : voilà la question ouverte dont tout le reste dépend.
Nous ne connaissons pas l'ampleur réelle de ce qui a déjà disparu. La Côte d'Ivoire ne dispose d'aucun inventaire national exhaustif de son patrimoine musical enregistré ; sans référence, toute estimation des pertes reste une conjecture. L'humidité tropicale est impitoyable pour le vinyle et la bande magnétique, et chaque saison des pluies efface silencieusement ce que les collectionneurs n'ont pas encore atteint.
Nous ignorons aussi l'arithmétique de la restauration : combien des milliers de disques rassemblés ont réellement été nettoyés, numérisés et rendus écoutables, et combien attendent encore dans des caisses. Et au Cameroun, le combat parallèle de la mémoire s'enlise — l'appel d'Eséka jamais entendu, les indemnisations manquantes impayées, et au moins un corps jamais retrouvé, celui de la notaire yaoundéenne Dorette Dissakè.
Cela compte parce que le vide comblé par Kouamé est un vide national. La Côte d'Ivoire ne s'est jamais dotée des archives officielles — pour la musique, le cinéma ou la photographie — qui auraient préservé comme allant de soi l'explosion culturelle de l'après-indépendance. Les années « miracle » des années 1960 et 1970 ont produit un déluge de sons ; les institutions pour les garder n'ont pas suivi. Ce qui survit le doit au hasard, dans des greniers et des étals de marché, ou à l'obstination des collectionneurs.
Cela compte parce que la musique, en Côte d'Ivoire, n'a jamais été un décor : elle a porté la politique, les migrations, l'urbanisation — le tissu social rendu audible. Perdre les disques, c'est perdre le procès-verbal : à quoi ressemblait Abidjan pendant qu'Abidjan devenait Abidjan.
Et cela compte parce que la demande est réelle, et jeune. Partout à Abidjan, une mode rétro ramène le passé dans le présent — soirées d'écoute vinyle, friperies, le projet Instagram Archives Ivoire qui organise l'histoire musicale pour une nouvelle génération. Les archivistes ne sauvent pas seulement le passé des anciens ; ils le remettent aux jeunes, qui le remixent. Un patrimoine dont personne ne veut est une pièce de musée. Celui-ci a une piste de danse. Notre profil Côte d'Ivoire suit les courants culturels et économiques du pays.
Géopolitique. Les archives sont la souveraineté par d'autres moyens. Le pouvoir de conserver — et de cadrer — le passé d'une nation est le pouvoir de raconter son présent. Quand le patrimoine ivoirien est préservé par un collectionneur ivoirien à Abidjan plutôt que par un musée européen, le centre de gravité du récit se déplace. Les caméras de France 24 sont des témoins bienvenus ; l'essentiel est que l'histoire n'attend plus d'être découverte par des étrangers.
Économie. Le patrimoine est désormais une classe d'actifs. Les catalogues restaurés alimentent rééditions, sampling et synchronisations ; une archive nationale ancre le tourisme culturel et les industries créatives. La résurgence mondiale du vinyle — des années de croissance à deux chiffres — signifie que le support sauvé par Kouamé est aussi celui que le marché redécouvre soudain.
Démographie. La vague rétro est portée par la jeunesse. Les moins de 30 ans d'Abidjan, élevés au streaming, se tournent vers le passé tactile jeté par leurs parents — un motif visible de Lagos à Dakar. Le fossé des générations s'inverse ici : les jeunes sont les conservateurs de la mémoire.
Histoire. L'Afrique de l'Ouest a déjà perdu du son : les archives du label Syliphone de Guinée — quelque 160 vinyles d'État — ont été partiellement détruites après l'ère Sékou Touré, et il a fallu des missions financées pour reconstituer le catalogue. La chasse de Kouamé en est l'image inversée : le sauvetage parti d'en bas, avant l'État — s'il arrive.
Technologie. Le paradoxe de l'ère du streaming, c'est l'amnésie par l'abondance : tout disponible, rien conservé. Un disque vinyle ne peut pas être discrètement déréférencé. Dans un monde numérique, Kouamé s'accroche au tactile — à ces parts de nos vies et de notre histoire que l'on peut tenir, toucher, sentir. Le support, c'est la mémoire.
Premier ordre : des disques sont sauvés. Second ordre : ils se mettent au travail. Les producteurs ivoiriens sampleront le catalogue ressuscité comme le hip-hop a exploité la soul américaine ; les labels de réédition débarqueront, avec la vieille querelle : à qui appartient un enregistrement quand le label est mort depuis des décennies et que la famille de l'artiste n'a jamais touché un droit d'auteur.
Il y a un second ordre plus épineux. Un « centre officiel » adossé à l'État serait un triomphe de la reconnaissance — et un risque de captation. Les archives nationales consacrent ; elles trient aussi. L'esprit communautaire du Baoulecore, un lieu bâti pour les fouineurs et les curieux, pourrait se figer en institution avec horaires d'ouverture et boutique de souvenirs. L'histoire des institutions culturelles africaines invite à la vigilance : préservation et contrôle sont jumeaux.
Et il y a le miroir d'Eséka. Deux travaux de mémoire diffusés dans la même émission : l'un joyeux, l'autre insoutenable. Kouamé se bat pour garder la musique ; les familles d'Eséka se battent pour garder la vérité — sur un train lancé à 96 km/h là où 40 était la limite, sur un appel jamais entendu depuis huit ans, sur des indemnisations jamais versées. Un pays qui ne sait pas garder ses disques aura du mal à garder ses comptes. La chasse au patrimoine et la chasse à la justice sont la même chasse.
Surveillez trois choses. D'abord, le centre : l'appel de Kouamé pour une archive officielle trouvera-t-il une réponse institutionnelle — et à quelles conditions. Un centre adossé à l'État, une fondation privée ou un modèle hybride raconteront chacun une histoire différente sur l'appartenance du patrimoine ivoirien. Ensuite, les bacs : la mode rétro abidjanaise s'accélère, et chaque soirée d'écoute est aussi un réseau de collecte — les jeunes retrouvent des disques jetés par les anciens. Enfin, les tribunaux : au Cameroun, l'appel d'Eséka reste sans audience et les avocats des victimes affirment que certains versements sont toujours en souffrance (notre profil Cameroun suit l'affaire). La mémoire, comme la justice, est un jeu long. L'aiguille est posée ; le disque tourne. Pour les économies insulaires du golfe de Guinée, voir notre profil São Tomé-et-Príncipe.
Le corpus occidental — le magazine Across Africa de France 24 et le média de diaspora OkayAfrica — présente Kouamé comme un héros à découvrir : le chasseur de vinyles en quête, l'aventure de la fouille. C'est affectueux et sincère, et cela charrie la vieille grammaire du regard européen : le patrimoine africain comme quelque chose à trouver, à mettre en lumière, à célébrer depuis l'extérieur. Le reportage est solide ; le cadre est celui du safari — même quand le safari est pour des disques.
L'espace informationnel est-asiatique n'a pas enregistré cette histoire du tout. Les recherches dans les circuits anglophones de CNA, The Hindu, NHK et Kyodo ne renvoient rien sur Kouamé ou le Baoulecore — aucune reprise d'agence, aucun écho régional. Ce silence est une donnée en soi : sans version « fil de presse » du récit, un sujet culturel africain de niche ne voyage pas vers l'est.
Le prisme du Sud global est le lieu naturel de cette histoire. Ce sont des Africains qui archivent l'Afrique : la chasse de Kouamé, le projet Archives Ivoire , les soirées vinyle de la jeunesse abidjanaise — un continent qui refuse de sous-traiter sa mémoire. Le réseau Music in Africa, basé en Afrique du Sud, documente le même combat à l'échelle continentale, du catalogue Syliphone reconstitué de Guinée aux bandes menacées d'aujourd'hui.
Un DJ et collectionneur ivoirien en mission pour sauver le passé musical de la Côte d'Ivoire. Il parcourt le pays pour rassembler de vieux disques vinyles — souvent oubliés ou jetés — et les restaure. En 2023, il a fondé à Abidjan le Baoulecore, archive vivante et carrefour culturel. Across Africa de France 24 a mis sa « chasse au patrimoine » à l'honneur cette semaine, et il milite pour un centre national officiel des archives historiques.
Une archive vivante et un carrefour culturel fondés en 2023 par Cédric Kouamé aux abords du marché de Cocovico à Abidjan. On y trouve vinyles, cassettes, fanzines, photographies jaunies et livres rares — des milliers de pièces retraçant l'histoire de la musique ivoirienne. Mi-disquaire, mi-caveau de la mémoire, c'est un lieu de rencontre pour DJ, écrivains, artistes et curieux, bâti pour garder le patrimoine vivant.
Le pays ne s'est jamais doté d'archives nationales officielles pour sa musique enregistrée : le boom des années post-indépendance ne survit que par accident — dans des greniers, des étals de marché et des collections privées. L'humidité tropicale détruit vinyles et bandes, et la chaîne de transmission entre les générations est rompue. Pour Kouamé, l'histoire orale seule a semé la confusion : il faut des supports physiques pour héberger les vies d'avant.
La pire catastrophe ferroviaire du Cameroun. Le 21 octobre 2016, un train intercítés Camrail surchargé reliant Yaoundé à Douala déraillait près d'Eséka, tuant 79 personnes et en blessant plus de 500. L'enquête a établi qu'il roulait à 96 km/h dans une zone limitée à 40. En 2018, Camrail et 11 employés étaient condamnés, mais l'entreprise a fait appel — et dix ans après, cet appel n'a toujours pas été entendu.