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Édition du matin

Égypte : Suez, Gaza, une économie tendue

L’Égypte se tient au carrefour du canal le plus fréquenté de la planète, du conflit le plus ancien de la région et d’une économie endettée. La façon dont Le Caire tient cet équilibre façonne le Moyen-Orient.

Un porte-conteneurs en transit dans le canal de Suez
Le canal est l’Égypte en miniature : la géographie comme revenu.
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Points clés

  • Le canal de Suez, ouvert en 1869 et géré aujourd’hui par l’Autorité du canal de Suez, relie la Méditerranée à la mer Rouge et porte une large part du trafic mondial de conteneurs. Pour l’Égypte, c’est à la fois un atout stratégique et une source majeure de devises. Autorité du canal de Suez
  • L’Égypte a signé un traité de paix avec Israël en 1979, après les accords de Camp David de 1978. Elle reste le seul État arabe à partager une frontière avec Israël et avec Gaza. Département d’État américain
  • L’Égypte joue un rôle de médiateur entre Israël et le Hamas, aux côtés du Qatar et des États-Unis. Le Caire contrôle le passage de Rafah, principale porte de Gaza vers l’Égypte. Reuters
  • L’Égypte a conclu en 2024 un programme de réformes soutenu par le FMI, avec un passage à un taux de change plus flexible. Le programme faisait suite à des années de pression sur la livre, l’inflation et les réserves de change. Fonds monétaire international
  • L’Égypte est le pays arabe le plus peuplé, avec des estimations au-delà de 110 millions d’habitants. La plupart des Égyptiens vivent le long de la vallée et du delta du Nil, un étroit ruban de terres fertiles. Banque mondiale

Le canal qui paie les factures

Toutes les cartes du commerce mondial passent par l’Égypte. Le canal de Suez, ouvert en 1869 et nationalisé en 1956, raccourcit de milliers de milles marins le voyage entre l’Europe et l’Asie. Pour les compagnies maritimes, il économise du carburant et des semaines. Pour l’Égypte, il représente quelque chose de plus rare qu’un flux de revenus : un revenu en devises fortes tiré de la géographie seule, de l’argent qui arrive à cause de l’endroit où se trouve le pays, et non de ce qu’il fabrique.

Ce revenu a toujours été l’otage d’événements venus d’ailleurs. Lorsque les attaques contre la navigation en mer Rouge ont commencé fin 2023, de nombreuses lignes de conteneurs ont dévié par le cap de Bonne-Espérance, ajoutant des jours et des coûts à chaque voyage et réduisant le trafic du canal. Les responsables égyptiens ont parlé ouvertement de la perte de recettes de transit qui en a résulté. L’épisode a rappelé qu’un canal est une entreprise avec un point de défaillance unique : il ne fonctionne que tant que les voies maritimes de part et d’autre sont sûres.

Le Caire a tenté d’élargir la marge. Un second chenal, le nouveau canal de Suez, a ouvert en 2015 pour permettre la circulation dans les deux sens sur une partie du tracé et réduire les temps d’attente. Le projet a été vendu dans le pays comme un triomphe national et financé largement à domicile. Son rendement économique est débattu, et les estimations varient, mais la logique était limpide : si le canal est la caisse du pays, élargir le tiroir-caisse est l’investissement le plus direct qui soit.

La question de fond est de savoir si les revenus du canal peuvent continuer à porter un tel poids. Un pays de plus de 110 millions d’habitants, pour la plupart entassés le long du Nil, ne peut pas vivre de péages. Le tourisme, les transferts des Égyptiens travaillant à l’étranger et les exportations comptent tous. Pourtant, le canal reste le symbole d’un problème structurel : l’Égypte tire une grande partie de ses devises de choses qu’elle ne contrôle pas, la sécurité d’une voie maritime, l’appétit des touristes, les salaires payés dans les États du Golfe, et elle dépense une grande partie de ces devises en choses qu’elle ne peut éviter, avant tout la nourriture et le carburant importés.

Gaza et le fardeau du médiateur

Aucun pays n’est plus proche de Gaza que l’Égypte. La bande partage sa seule frontière non israélienne avec l’Égypte, à Rafah, et Le Caire a joué les médiateurs dans une série de négociations entre Israël et le Hamas, aux côtés du Qatar et des États-Unis. Ce rôle n’est pas de la générosité. C’est la géographie transformée en diplomatie : l’Égypte ne peut pas se couper de ce qui se passe à Gaza, alors elle tente de l’infléchir.

Le rôle de médiateur attire la pression de tous les côtés. Israël veut une frontière étanche contre les armes et les combattants. Les Palestiniens veulent un passage ouvert pour les personnes et l’aide. Les États du Golfe et Washington veulent le calme. Les responsables égyptiens ont répété qu’ils n’accepteraient pas un déplacement massif de Palestiniens vers le Sinaï, une position enracinée à la fois dans la sécurité nationale et dans la crainte qu’un déplacement temporaire ne devienne permanent. Ce refus est l’une des lignes publiques les plus constantes du Caire tout au long de la guerre de Gaza.

Le Sinaï lui-même fait partie de l’histoire. La péninsule a connu des années d’insurrection, et l’Égypte y a mené de longues campagnes militaires, avec des restrictions de déplacement et d’importants déploiements de sécurité. Le traité de paix de 1979 avec Israël limite les forces que l’Égypte peut stationner au Sinaï, et Le Caire coordonne depuis des années les dispositions de sécurité avec Israël. Pour les Égyptiens ordinaires, le Sinaï est à la fois un casse-tête sécuritaire et une promesse de développement, un lieu de stations balnéaires sur la côte de la mer Rouge et de négligence à l’intérieur.

La guerre de Gaza a donc placé l’Égypte dans un triple étau : une catastrophe humanitaire à sa frontière, une menace sécuritaire dans sa propre péninsule, et un rôle diplomatique où chaque concession à un camp se lit comme une trahison pour l’autre. Le Caire a géré cet étau en restant indispensable à tous les camps, le médiateur que personne ne peut contourner, même quand la médiation produit peu. L’indispensabilité est une forme de pouvoir, mais aussi un piège : le médiateur est blâmé pour chaque échec et crédité d’aucun succès.

Une économie sous tension

Derrière la géopolitique se cache une économie intérieure sous tension depuis des années. L’inflation a bondi au début des années 2020, la livre a subi des pressions répétées, et les devises étrangères se sont raréfiées. En 2024, l’Égypte a conclu un nouveau programme soutenu par le FMI, laissé flotter sa monnaie et entamé la douloureuse séquence familière : réforme des subventions et resserrement budgétaire. Le Fonds a depuis examiné les progrès et débloqué des tranches, tout en avertissant, comme toujours, que les réformes doivent se poursuivre.

Le coût humain est réel et visible. Les Égyptiens ont vu les prix grimper plus vite que les salaires, et l’État a réduit les subventions sur le carburant et le pain qui faisaient, depuis des décennies, partie du contrat social. Le gouvernement soutient que l’ancien modèle, énergie bon marché et monnaie administrée financées par l’emprunt, avait atteint ses limites. Ses critiques répondent que l’ajustement est tombé le plus durement sur ceux qui pouvaient le moins le supporter. Les deux peuvent être vrais à la fois, et le sont généralement.

L’argent du Golfe a offert une bouffée d’oxygène. En 2024, les Émirats arabes unis ont conclu un important accord d’investissement pour le développement de Ras El Hekma, sur la côte méditerranéenne égyptienne, rapporté à 35 milliards de dollars, une somme qui a stabilisé les réserves et calmé les marchés à un moment critique. L’Égypte a courtisé des investissements similaires auprès de l’Arabie saoudite et du Qatar. Ces accords apportent des liquidités, mais ils soulèvent aussi une question que les Égyptiens posent en privé : le pays vend-il son littoral pour payer ses factures ?

Le tourisme reste le point le plus lumineux. Les pyramides, les stations de la mer Rouge, le nouveau Grand Musée égyptien près de Gizeh attirent des millions de visiteurs lors d’une bonne année. Mais le tourisme est le secteur le plus nerveux qui soit, otage de chaque titre régional. L’économie égyptienne, au fond, est un exercice d’équilibre entre des atouts que le monde convoite, un canal, un littoral, des antiquités, et des passifs que le monde tarife, la dette, les importations, et une monnaie à défendre chaque jour. Cet exercice d’équilibre, plus que n’importe quel sommet, décide si l’Égypte conserve sa place.

Prisme occidental

Les capitales occidentales lisent l’Égypte comme un problème de stabilité avec un prix. Le programme du FMI est l’instrument, et le test est de savoir si Le Caire peut poursuivre les réformes sans déclencher de troubles. Dans ce récit, la médiation à Gaza est un levier : la valeur de l’Égypte pour Washington et Bruxelles se mesure au calme qu’elle maintient à la frontière, et l’aide et les prêts sont le paiement de ce calme.

Prisme oriental

Depuis l’Est, l’Égypte ressemble à un État-goulot dans un monde de goulots. Les investissements chinois et la logistique des nouvelles routes de la soie traitent Suez comme l’une des charnières du commerce eurasiatique, et les capitaux du Golfe traitent la côte méditerranéenne comme un actif à valoriser. Dans ce récit, l’Égypte n’est pas une suppliante mais une propriétaire, percevant un loyer sur le raccourci le plus fréquenté du monde, et la question est de savoir si elle garde la pleine propriété.

Prisme du Sud global

Depuis le Sud global, l’histoire de l’Égypte est celle de la souveraineté sous la dette. Les réformes exigées par les créanciers, coupes dans les subventions, flottement de la monnaie, ventes d’actifs, pèsent lourdement sur les pauvres, tandis que le pays qui contrôle le canal et garde la frontière de Gaza est prié d’absorber les coûts des guerres des autres. Dans ce récit, l’Égypte est le cas le plus net d’un pays dont la géographie le rend important et dont les dettes le rendent dépendant, et la tension entre les deux ne se résout jamais.

Le consensus

Ce sur quoi nous nous accordons
Les trois prismes s’accordent sur les faits : le canal compte, la médiation à Gaza est le rôle diplomatique central du Caire, l’économie est sous tension, et l’argent du Golfe comme le soutien du FMI ont acheté du temps. Personne ne conteste que la géographie de l’Égypte la rend indispensable.
Ce sur quoi nous ne nous accordons pas
Ils divergent sur la nature du pouvoir égyptien. S’agit-il d’une propriétaire percevant un loyer sur un canal, d’une médiatrice dont la valeur tient à ses frontières, ou d’une débitrice dont la souveraineté est hypothéquée ? Le même pays se lit des trois façons.
Ce que nous savons
Nous connaissons les piliers de l’histoire : l’histoire du canal et sa vulnérabilité aux perturbations en mer Rouge, le traité de paix de 1979, le passage de Rafah, le programme du FMI de 2024 et l’ampleur des investissements du Golfe.
Ce que nous ignorons encore
Nous ignorons encore si les réformes tiendront, si le trafic du canal se redressera pleinement, ou si la diplomatie à Gaza produira un règlement avec lequel l’Égypte peut vivre. Chacune est une question d’années, et non de mois.

Sources

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