La BoJ voit ses hausses arriver « plus vite et plus régulièrement ». Une chance sur trois pour les 29-30 octobre — le Tankan de jeudi est le détonateur.
Publié le 30 septembre 2026 · 11:08 GMT
À six heures du matin, quand les écrans des salles de marché de Tokyo s'allument d'un bleu électrique, les cambistes n'attendent plus un chiffre : ils attendent une phrase. Mercredi, elle est venue — pas du gouverneur Kazuo Ueda, pas d'un communiqué officiel, mais de sources internes citées par Reuters : les prochaines hausses de taux arriveront « plus vite et plus régulièrement ». La Banque du Japon a passé trois décennies à redouter un yen fort. Désormais, c'est l'attente qui fait message.
Ce qui se joue à Tokyo n'est pas une simple réunion de politique monétaire parmi d'autres. C'est la fin d'une époque. Pendant trente ans, la banque centrale japonaise a été la forteresse de l'argent bon marché : taux zéro, taux négatifs, rachats massifs d'obligations, tout l'arsenal déployé contre une déflation qui semblait gravée dans le marbre de l'archipel. Et voilà que les données qui décideront si la prochaine hausse tombe en octobre ou en décembre arrivent cette semaine même : jeudi, l'enquête Tankan auprès des entreprises ; vendredi, l'inflation de Tokyo. À Tokyo, les deux seront lues comme un détonateur.
Le Tankan n'est pas un sondage comme les autres. Cette enquête trimestrielle de la Banque du Japon auprès de quelque dix mille entreprises est le thermomètre le plus scruté de l'économie japonaise : confiance des industriels, intentions d'investissement, anticipations de prix. Quand le Tankan parle, le conseil de la BoJ écoute — et le marché avec lui. Vendredi, ce sera au tour de l'inflation de Tokyo, l'indicateur avancé qui préfigure de quelques semaines la statistique nationale. Si les prix de la capitale confirment la pression, la probabilité d'un geste dès les 29 et 30 octobre bondira mécaniquement.
Le marché, lui, a déjà bougé. Les swaps de taux intègrent désormais une chance d'environ une sur trois d'une deuxième hausse consécutive d'un quart de point lors de la réunion d'octobre, selon les calculs de Totan Research pour le Nikkei — environ 31 %. MUFG voit la probabilité un peu plus haute, près de 36 %. L'un ou l'autre chiffre aurait été impensable en janvier : la hausse de septembre à 1,25 %, un plus haut depuis 31 ans, se voulait prudente, et elle a quand même divisé le conseil 7 contre 2. Quand une banque centrale réputée pour son immobilisme voit un tiers des opérateurs parier sur deux hausses d'affilée, c'est que le régime a changé.
Pour comprendre le basculement, il faut remonter à la blessure originelle. En septembre 1985, les accords du Plaza font plonger le dollar et propulsent le yen de 240 à moins de 130 pour un dollar en deux ans. L'industrie japonaise, reine des exportations, encaisse le choc de plein fouet : c'est le traumatisme de l'endaka, le yen fort, qui hantera toutes les générations suivantes de banquiers centraux. Chaque fois que la monnaie s'appréciait — 1995, 2011, après le séisme — Tokyo intervenait, suppliait, ou les deux.
Puis vint l'autre malédiction : la déflation. L'éclatement de la bulle en 1990 plonge le Japon dans deux « décennies perdues » où les prix baissent, les salaires stagnent et la dette publique enfle. La Banque du Japon devient le laboratoire mondial de l'expérimentation monétaire : taux zéro dès 1999, assouplissement quantitatif dès 2001, taux négatifs en janvier 2016, contrôle de la courbe des taux la même année. Sous Shinzo Abe, les « abenomics » font du yen faible un instrument de politique économique assumé. La banque centrale n'est plus seulement accommodante : elle est le moteur d'une stratégie nationale de compétitivité.
Le retournement a commencé discrètement. En mars 2024, Kazuo Ueda, gouverneur depuis avril 2023, met fin aux taux négatifs — une première en dix-sept ans. En juillet 2024, le taux directeur passe à 0,25 %. En janvier 2025, à 0,5 %. Chaque pas est minuscule, chacun est historique. Et en septembre 2026, le saut à 1,25 % : le plus haut niveau depuis 31 ans, arraché au prix d'un vote divisé, 7 contre 2, qui en dit long sur la tension interne. Les colombes du conseil n'ont pas disparu ; elles ont simplement perdu la majorité.
Le front des changes raconte la même accélération. Les données du ministère des Finances publiées mercredi montrent que Tokyo n'est pas intervenu sur les marchés des changes entre le 27 août et le 28 septembre — une pause qui suit l'intervention conjointe record de 98,7 milliards de dollars avec Washington fin juillet, quand le yen glissait vers 164, un plus bas depuis 40 ans. Quatre-vingt-dix-huit milliards : le chiffre donne le vertige, et il dit l'essentiel. Tokyo a dépensé une fortune pour défendre sa monnaie sur le marché ; le marché n'a reculé que de quelques semaines.
Le yen s'échange désormais autour de 157 pour un dollar. Et la puissance de feu verbale est au maximum : le haut diplomate des changes Atsushi Mimura estime que les marchés doivent prendre « au pied de la lettre le message de la faiblesse du yen », et la ministre des Finances Satsuki Katayama juge « problématique » la sous-évaluation du yen. Dans le langage feutré de la diplomatie monétaire japonaise, où chaque adjectif est pesé au microgramme, « problématique » est un cri.
« Prenez au pied de la lettre le message de la faiblesse du yen. » — Atsushi Mimura, haut diplomate japonais des changes
C'est ici que l'histoire change de nature — et c'est le point que notre article du 29 septembre sur les avertissements d'intervention de Tokyo n'avait fait qu'effleurer. Intervenir sur le marché des changes, c'est traiter le symptôme : on vend des dollars, on achète des yens, on gagne du temps. Relever les taux, c'est traiter la cause : on resserre l'écart de rendement qui pousse les capitaux hors du Japon. La question n'est plus de savoir si le Japon défendra le yen sur le marché, mais s'il le défendra avec ses taux. C'est une escalade de nature, pas de degré.
Au-dessus de tout cela trône Washington. Donald Trump a soulevé directement la faiblesse du yen avec la Première ministre Sanae Takaichi, et le secrétaire au Trésor Scott Bessent a évoqué le « caractère souhaitable d'un yen fort » après son entretien avec Katayama le 25 septembre. Tokyo lit la séquence sans détour : l'Amérique veut un yen plus fort, et elle a fini de chuchoter.
Il faut mesurer ce que cela signifie. Depuis des décennies, la diplomatie monétaire américano-japonaise obéissait à un rituel : Washington se plaignait en privé, Tokyo promettait d'y réfléchir, et le G7 publiait un communiqué appelant à des taux de change « déterminés par le marché ». Cette fois, le président américain lui-même met le sujet sur la table avec la cheffe du gouvernement japonais, et son secrétaire au Trésor enfonce le clou en public. Pour une administration qui a fait du rééquilibrage commercial son mantra, un yen à 157 est une subvention déguisée aux exportateurs japonais — et une insulte faite aux ouvriers américains.
Le hic pour le Japon — la Réserve fédérale resserre elle aussi, avec environ six chances sur dix d'un geste de la Fed en octobre selon les marchés, si bien que l'écart de taux qui écrase le yen refuse de se refermer. C'est le piège classique des économies ouvertes : quand les deux banques centrales resserrent en même temps, le différentiel ne bouge pas, et la monnaie du pays le plus prudent continue de glisser. Le Japon voudrait un yen plus fort sans payer le prix d'un resserrement agressif ; l'arithmétique des taux ne fait pas de cadeaux.
À l'intérieur de la BoJ, la doctrine évolue en public — et c'est peut-être le plus frappant. Le gouverneur Kazuo Ueda estime qu'une hausse consécutive n'est possible qu'en cas de risque de flambée des prix ou si l'inflation sous-jacente dépasse déjà la cible de 2 % — mais il insiste sur la détermination de la banque à agir de manière « préventive », et des sources affirment que des conditions encore accommodantes imposent de « resserrer régulièrement si nécessaire ». Lisez entre les lignes : la banque centrale la plus prudente du monde explique désormais qu'elle pourrait agir avant que le danger soit avéré. La « préemption » était le vocabulaire de la Fed ; elle est devenue celui de Tokyo.
Les anciens parlent plus librement que les titulaires. L'ancien directeur exécutif Eiji Maeda juge qu'une nouvelle faiblesse du yen assortie d'une pression confirmée sur les prix relèverait encore la probabilité d'octobre ; son ancien collègue Kazuo Monma donne 20 à 30 % pour octobre et décembre comme « presque certain ». Deux anciens du sérail, deux lectures qui convergent : octobre est possible, décembre est probable. Et derrière ces pourcentages, une conviction partagée : la BoJ ne peut plus se permettre d'attendre que l'inflation soit installée pour agir, parce que l'inflation importée via un yen faible frappe déjà les ménages.
Car c'est là le nœud démographique et social de l'affaire. Le Japon est le pays le plus vieux du monde : près d'un tiers de la population a plus de 65 ans. Les retraités, qui vivent de leur épargne, sont les premières victimes d'un yen faible qui renchérit l'énergie et l'alimentation importées. Pendant les années de déflation, l'argent bon marché arrangeait tout le monde ; avec des prix qui montent, il étrangle les plus fragiles. La pression politique sur la BoJ n'est pas seulement américaine ou financière : elle est électorale, quotidienne, faite de tickets de caisse.
Reste la courroie de transmission — et c'est la plus dangereuse. Jusqu'à 2 300 milliards de dollars de carry trades financés en yens — emprunter du yen bon marché pour acheter des actifs mieux rémunérés dans le monde entier — pèsent sur chaque décision de la BoJ, et le stratège Ed Yardeni soutient que leur débouclage alimente déjà la déroute obligataire mondiale. Deux virgule trois billions : c'est l'ordre de grandeur du PIB de la France, recyclé en paris sur la permanence de l'argent gratuit japonais.
Le mécanisme est d'une simplicité redoutable. Pendant des années, les investisseurs du monde entier ont emprunté des yens à taux quasi nul pour acheter des bons du Trésor américain, des obligations d'entreprises émergentes, des actions technologiques. Tant que la BoJ ne bougeait pas, la machine tournait. Mais chaque hausse de taux japonaise renchérit le financement de ces positions et pousse leurs détenteurs à les déboucler — c'est-à-dire à racheter des yens et à vendre les actifs détenus. Le rendement de l'emprunt d'État japonais à 10 ans a touché 3,09 %, son plus haut depuis 1996. Chaque point de base de resserrement de la BoJ rétrécit l'écart qui a financé une décennie de prise de risque ; la secousse de septembre s'est fait sentir du peso au crédit à haut rendement.
C'est le dilemme infernal de la normalisation : la BoJ doit resserrer pour défendre le yen et contenir l'inflation importée, mais chaque resserrement menace de faire dérailler la machine financière mondiale qu'elle a elle-même alimentée pendant trente ans. Les banquiers centraux appellent cela le « risque de débouclage désordonné » ; les cambistes ont un mot plus simple : le taper tantrum à la japonaise. La secousse de septembre, qui s'est propagée du peso mexicain au crédit à haut rendement, n'était peut-être qu'un avant-goût.
Passons l'affaire au prisme du Bureau. Géopolitique : le yen est devenu une variable de la relation américano-japonaise, au même titre que les bases militaires ou les semi-conducteurs. Washington veut un yen fort ; Tokyo veut garder sa compétitivité ; Pékin observe, car tout resserrement japonais réévalue aussi le yuan par ricochet. Macroéconomie : l'écart de taux avec la Fed refuse de se refermer, l'inflation sous-jacente flirte avec la cible, et les 2 300 milliards de carry trades transforment chaque décision de Tokyo en événement systémique mondial.
Démographie : un pays vieillissant où l'inflation importée frappe les retraités ne peut pas tolérer indéfiniment une monnaie faible — la politique monétaire est devenue une question de pouvoir d'achat des aînés. Histoire : chaque cycle de resserrement japonais s'est terminé par un retour en arrière — 2000, 2006 — et les colombes du conseil, battues 7 contre 2, portent la mémoire de ces échecs. Structure : le yen n'est plus seulement une monnaie, c'est la matière première de la finance mondiale, le carburant d'une décennie de paris ; le débouclage est un risque technologique autant que financier, amplifié par des algorithmes qui vendent plus vite que les humains ne réfléchissent.
La triangulation des perspectives est éclairante. Tokyo — le gouvernement Takaichi — veut un yen plus fort sans casser la reprise : d'où la rhétorique maximale de Katayama et Mimura, qui vise à faire le travail des taux sans les relever. Washington veut un yen fort et le dit désormais à voix haute, mais ne veut pas non plus d'un krach obligataire mondial déclenché par un débouclage brutal des carry trades. Le marché, lui, a cessé de croire aux paroles : il price 31 à 36 % de hausse en octobre et attend décembre comme une quasi-certitude. Les colombes du conseil, minoritaires mais présentes, rappellent que l'inflation sous-jacente n'a pas encore durablement dépassé 2 % et que chaque resserrement passé s'est soldé par un recul.
Quatre lectures, une seule horloge : jeudi le Tankan, vendredi l'inflation de Tokyo, puis trois semaines de spéculation avant les 29 et 30 octobre. Si le Tankan montre des entreprises qui investissent et répercutent les hausses de prix, et si Tokyo confirme la pression inflationniste, les 31 % de Totan Research paraîtront bien timides. Si les deux déçoivent, les colombes reprendront la main et décembre redeviendra le scénario central.
Ceci est la suite de notre article du 29 septembre sur les avertissements d'intervention de Tokyo : l'histoire est passée de la question de savoir si le Japon défendra le yen sur le marché à celle de savoir s'il le défendra avec ses taux. L'enjeu dépasse le Japon. Si la BoJ accélère, elle valide la fin de l'ère de l'argent gratuit qui a structuré la finance mondiale depuis 2008 — et le débouclage des 2 300 milliards de carry trades deviendra le risque systémique numéro un de l'automne. Si elle temporise, le yen continuera de glisser, l'inflation importée continuera de ronger le pouvoir d'achat, et Washington continuera de hausser le ton.
Le Tankan de jeudi est le détonateur. Le marché, fait rare, n'attend pas poliment. Il a déjà tranché une première fois : 31 %, 36 %, les chiffres montent chaque semaine. Reste à savoir si la Banque du Japon, trente ans après avoir fait de la prudence une religion, osera la hérésie de la vitesse. L'histoire des banques centrales est pleine de virages annoncés trop tard ; celui-ci, au moins, aura été annoncé à voix haute, par des sources, un mercredi matin, avant même que les données ne parlent.
Le prisme de Washington est mercantile et impatient. Un yen faible subventionne les exportations japonaises vers le marché américain pendant que la Fed tente de refroidir la demande intérieure — la plainte directe de Trump à Takaichi abolit la distance diplomatique habituelle. La lecture occidentale, selon MUFG : attendez décembre, mais pricez octobre, car l’Amérique l’a demandé et la demande n’en était pas vraiment une. Il y a aussi une admiration sincère dans le mélange : après trente ans de déflation, voir le Japon resserrer régulièrement face à une inflation des services brûlante, c’est la sortie de crise manuelle que tout le monde disait impossible. La crainte, c’est la plomberie — un carry trade de 2 300 milliards de dollars qui se déboucle trop vite ne s’arrêtera pas à Tokyo.
Le prisme de Tokyo est à deux vitesses, et délibéré. La piste verbale est au volume maximum — Mimura, Katayama et le contrôle de taux du 18 septembre sur le marché new-yorkais disent la même chose : nous regardons, et nous l’avons déjà fait. La piste des taux est conditionnelle et de plus en plus préventive : la doctrine d’Ueda veut agir avant que le dépassement d’inflation ne force la main, et les sources qui parlent à Reuters sont l’institution préparant le terrain en public, le signal japonais classique. Les maths du marché des swaps du Nikkei donnent un chiffre au jeu : 0,31, plus de trente pour cent. La réunion des 29 et 30 octobre publiera de nouvelles prévisions — si les perspectives de prix remontent encore, rester immobile deviendra très difficile à expliquer.
Pour le Sud, le yen est de la plomberie, pas de la politique. Les stratèges de DBS à Singapour notent que les interventions coordonnées apaisent la pression vendeuse sur les devises régionales comme le won et le renminbi — quand Tokyo défend le yen, l’Asie respire. Mais une BoJ plus rapide, c’est aussi une liquidité mondiale plus tendue : les carry trades financés en yens irriguent tout, de la dette émergente au crédit à haut rendement, et leur débouclage frappe d’abord les emprunteurs aux marges les plus fines. Pour les économies importatrices d’énergie qui paient déjà leur carburant plus cher avec le conflit au Moyen-Orient, un yen faible est une seconde taxe sur chaque baril. L’intérêt du Sud est simple : une BoJ gérée et annoncée — pas une surprise.