Des missiles soviétiques à 150 kilomètres de la Floride, un blocus naval, et un officier soviétique qui refusa de tirer — le moment où le monde fut le plus près de la guerre nucléaire.
La crise des missiles de Cuba d’octobre 1962 fut le moment où le monde fut le plus près de la guerre nucléaire. Pendant treize jours, les superpuissances se tinrent face à face à propos des missiles soviétiques à Cuba, jusqu’à un accord secret — missiles retirés, promesse américaine de non-invasion, Jupiter retirés de Turquie — qui désamorça la crise.
Tout commença par des photographies : le 14 octobre 1962, un avion espion U-2 photographia des sites de missiles soviétiques SS-4 en construction à Cuba, capables de frapper Washington en quelques minutes. Le président John F. Kennedy, conseillé par le conseil de crise EXCOMM, choisit une « quarantaine » navale plutôt que des frappes aériennes — et le 22 octobre l’annonça au monde à la télévision. Pendant une semaine, les navires soviétiques firent route vers la ligne de blocus tandis que la planète retenait son souffle ; le 27 octobre, « samedi noir », un U-2 fut abattu au-dessus de Cuba et un commandant de sous-marin soviétique faillit lancer une torpille nucléaire — arrêté seulement par le refus de l’officier Vassili Arkhipov. Le lendemain, Khrouchtchev accepta de retirer les missiles.
Pourquoi Khrouchtchev l’a-t-il fait ? Les motifs étaient superposés : défendre le Cuba de Castro après la tentative d’invasion de la CIA à la baie des Cochons (avril 1961) et les sabotages continus ; rééquilibrer le rapport stratégique — l’Amérique avait des missiles Jupiter en Turquie et en Italie, à quelques minutes des villes soviétiques, tandis que les ICBM soviétiques étaient peu nombreux et peu fiables ; et forcer Kennedy à négocier sur Berlin. L’opération Anadyr achemina les missiles en secret, déguisés en matériel agricole.
Le renseignement américain — aidé par les manuels de l’espion Oleg Penkovski — reconstitua la signature des chantiers : le motif en étoile des défenses SA-2 qui avait précédé chaque déploiement soviétique. Le matin du 16 octobre, Kennedy vit les photos. « Il va falloir faire quelque chose », dit-il.
L’EXCOMM débattit en secret pendant une semaine : frappes aériennes (écartées — elles ne pouvaient garantir la destruction de chaque missile et tueraient du personnel soviétique), invasion, ou blocus. Kennedy choisit la quarantaine — un blocus sous un autre nom, évitant le mot juridique de « blocus », acte de guerre — et exigea le retrait des missiles dans une allocution télévisée le 22 octobre, suivie dans le monde entier.
La semaine qui suivit fut la plus dangereuse de l’histoire humaine. Les navires soviétiques approchèrent de la ligne de quarantaine ; certains firent demi-tour, d’autres furent arraisonnés. Khrouchtchev envoya deux lettres — la première offrant un marché Cuba-contre-non-invasion, la seconde ajoutant l’exigence du retrait des Jupiter de Turquie. L’équipe de Kennedy répondit publiquement à la première lettre et en privé à la seconde : les Jupiter partiraient, discrètement, sous quelques mois.
Le moment le plus glaçant de la crise se joua sous l’eau, à l’insu des deux capitales. Le sous-marin soviétique B-59, ses batteries épuisées sous les grenades de signalisation de l’US Navy, avait perdu le contact avec Moscou ; son capitaine, croyant la guerre commencée, ordonna le lancement d’une torpille nucléaire. Le protocole soviétique exigeait l’accord de trois officiers — et le chef d’état-major de la flottille, Vassili Arkhipov, refusa.
Le veto d’Arkhipov — confirmé par les archives déclassifiées — prévint sans doute un échange nucléaire que ni Kennedy ni Khrouchtchev ne voulaient. Le même « samedi noir », l’U-2 du major Rudolf Anderson fut abattu au-dessus de Cuba par un commandant de DCA soviétique agissant sans autorisation — un pas de plus vers l’abîme dont les dirigeants surent se retirer.
Le 28 octobre, Khrouchtchev annonça le retrait des missiles ; Kennedy promit en secret le retrait des Jupiter de Turquie et publiquement de ne jamais envahir Cuba — une promesse que Washington a tenue. La crise s’acheva sans défilé de vainqueurs : Khrouchtchev fut évincé deux ans plus tard, en partie pour cette aventure ; Kennedy fut assassiné treize mois après.
Mais le choc produisit la première véritable architecture de maîtrise des armements : le téléphone rouge Moscou-Washington (1963), le traité d’interdiction partielle des essais (1963), puis le traité de non-prolifération (1968). Trois lectures persistent : celle de Washington, résolution et dissuasion ; celle de Moscou et de La Havane, défense de Cuba contre une invasion que la baie des Cochons avait rendue plausible ; et la leçon universelle — qu’en octobre 1962, la civilisation humaine survécut grâce à la chance et au refus d’un seul homme.