Le président américain affirme que la Chine « déverse » des armes entre les mains de narcoterroristes qui tuent des Américains — quelques heures avant de confirmer un tête-à-tête avec Xi en Corée du Sud. Accusation et accolade, le même jour : c'est ainsi que la nouvelle guerre froide négocie.
Publié le 30 septembre 2026 · 06:00 GMT

Il a qualifié le défilé militaire chinois de spectacle d'horreur. Il a frappé ses exportations de 100 % de droits de douane. Il a accusé Pékin d'armer les cartels qui tuent des Américains. Et puis Donald Trump a confirmé qu'il s'assiérait quand même avec Xi Jinping en Corée du Sud.
Dans la nouvelle guerre froide, les insultes sont l'invitation. C'est la phrase qui résume la semaine — et peut-être l'époque : on ne négocie plus malgré les invectives, on négocie par les invectives. L'accusation est devenue un instrument de la rencontre, le mégaphone un préambule à la poignée de main.
L'accusation, d'abord, était du Trump vintage. Dans une interview à Fox News, le président a affirmé que la Chine « déverse des armes dans notre pays », fournissant les narcoterroristes et alimentant le trafic de drogue qui tue des dizaines de milliers d'Américains par an. La charge fusionnait deux de ses méchants favoris — Pékin et les cartels — en un seul récit d'empoisonnement étranger : la drogue et les armes, la mort blanche et la mort de plomb, un seul coupable désigné. La Maison-Blanche n'a fourni aucune preuve nouvelle ; le but était la posture — et la posture, en politique trumpienne, est déjà une politique.
Quelques heures plus tard, l'accolade — ou son annonce. Trump a confirmé qu'il rencontrerait Xi Jinping en marge du sommet de l'APEC en Corée du Sud — le premier tête-à-tête depuis la dernière escalade de la guerre tarifaire. Commerce, Taïwan, fentanyl et terres rares sont attendus sur la table. L'homme qui a passé la semaine à dénoncer Pékin passera le sommet à négocier avec lui. Bienvenue dans la diplomatie du XXIe siècle : on insulte le lundi, on serre la main le vendredi.
Le décor, c'est le défilé. Le 3 septembre, Xi Jinping se tenait épaule contre épaule avec Vladimir Poutine et Kim Jong Un lors d'un spectacle militaire à Pékin que Trump a qualifié de « spectacle d'horreur » visant l'Amérique. L'image — les trois adversaires dans un seul cadre, des missiles défilant sous les drapeaux — a davantage durci la posture de Washington que n'importe quel document stratégique. Les images, en géopolitique, sont des actes : elles créent des réalités que les communiqués ne peuvent plus défaire.
Les droits de 100 % sur les produits chinois, imposés à cause des contrôles pékinois sur les exportations de terres rares, en étaient la réponse économique. Les terres rares — ces métaux indispensables aux aimants, aux batteries, aux systèmes d'armes — sont le talon d'Achille industriel de l'Occident : la Chine en contrôle une part écrasante du raffinage mondial. Quand Pékin a resserré les contrôles, Washington a répondu par la massue tarifaire. L'escalade, depuis, suit sa logique propre : chaque mesure en appelle une autre, chaque réponse durcit la suivante.
Dans la nouvelle guerre froide, les insultes sont l'invitation.
La relation sino-américaine de 2026 est l'héritière empoisonnée de la guerre commerciale de 2018-2019. À l'époque déjà, Trump avait utilisé les droits de douane comme instrument de négociation, arrachant un accord de « phase un » où Pékin s'engageait à acheter massivement des produits américains — dont le soja des États ruraux. L'accord s'était largement évaporé, mais la méthode était restée : frapper fort, puis négocier sur les décombres.
Depuis, la Chine a changé — et c'est tout le problème. Le défilé du 3 septembre n'était pas seulement un spectacle : c'était une déclaration de parité. Missiles hypersoniques, drones, systèmes spatiaux — l'armée chinoise exhibait une modernité qui n'a plus rien à envier aux arsenaux occidentaux. Xi ne vient plus à la table des négociations en suppliant : il y vient en exposant. Les stratèges pékinois ont passé l'année à signaler le contraire de la soumission : que la Chine négocie désormais en position de force, terres rares en main.
Le fentanyl, lui, est devenu l'arme rhétorique par excellence. La crise des overdoses tue des dizaines de milliers d'Américains chaque année — une hémorragie que Washington attribue en partie aux précurseurs chimiques venus de Chine. Pékin rejette ces accusations comme « sans fondement » et accuse Washington de faire de la Chine le bouc émissaire d'une crise de la drogue « fabriquée en Amérique ». Derrière l'échange d'accusations, il y a une réalité partagée : la drogue tue, les électeurs exigent des coupables, et désigner Pékin est politiquement moins coûteux que de réformer le système de santé américain.
Pour la région, le sommet de l'APEC en Corée du Sud est l'événement principal de l'automne. La Corée du Sud, le Japon et l'Asie du Sud-Est ont tous besoin que les deux géants se parlent — une rupture sino-américaine est la récession de tout le monde. Les chaînes d'approvisionnement asiatiques sont tissées si serré que la guerre tarifaire entre Washington et Pékin se répercute en cascade : chaque droit de douane américain sur la Chine déplace des usines au Vietnam, chaque contrôle chinois sur les terres rares paralyse des usines japonaises.
Les couloirs de l'APEC seront scrutés moins pour les communiqués que pour le langage corporel : la photo de la poignée de main est la politique. Durera-t-elle trois secondes ou trente ? Les sourires seront-ils crispés ou détendus ? Qui parlera le premier ? La diplomatie des sommets est devenue de la sémiologie — on y lit les corps parce que les mots sont convenus d'avance.
Taïwan, bien sûr, sera sur la table — ou sous la table. L'île aux semi-conducteurs reste le point de friction existentiel : Pékin la revendique, Washington l'arme, et chaque rencontre au sommet est l'occasion de jauger les lignes rouges de l'autre. Le fait même que Taïwan soit « attendue à l'ordre du jour » est une information : on ne met à l'ordre du jour que ce qu'on est prêt à négocier — ou à menacer.
Derrière la rhétorique, le canal transactionnel reste ouvert — et Trump l'a décrit avec une franchise désarmante : Xi aurait accepté de freiner les flux de précurseurs du fentanyl et de reprendre les achats de soja américain. La drogue et les exportations agricoles contre une rhétorique apaisée : c'est le grand livre de la diplomatie trumpienne, où tout s'échange contre tout, où les principes sont des monnaies.
Le soja n'est pas un détail : c'est la politique agricole des États ruraux mise à nu. Les fermiers du Midwest — électorat trumpien historique — avaient souffert de la guerre commerciale de 2018, quand Pékin avait boycotté le soja américain. Leur promettre un retour des achats chinois, c'est leur promettre des revenus — et leurs votes en novembre. La géopolitique, vue de l'Iowa, s'appelle le prix du boisseau.
Mais la question demeure : Pékin livrera-t-il ? Les engagements chinois sur le fentanyl et le soja ont une histoire — celle des promesses non tenues de la « phase un ». Cette fois, Xi négocie en position de force, avec les terres rares comme levier. Pourquoi livrerait-il ce qu'il peut monnayer plus cher demain ? C'est le doute qui plane sur le sommet : l'asymétrie du levier s'est inversée, et Washington ne l'a peut-être pas encore intégré.
Deux Amériques se rencontrent dans cette crise : celle qui meurt des overdoses et celle qui vit du soja. La première — urbaine et rurale, blanche et de plus en plus diverse, jeune — enterre des dizaines de milliers des siens chaque année. La seconde — le Midwest agricole — regarde les cours et les contrats d'exportation. Trump parle aux deux en même temps : « je punis la Chine qui vous tue » aux uns, « je rouvre le marché chinois » aux autres.
C'est la démographie électorale de la confrontation : une coalition de la colère et de l'intérêt, soudée par la désignation d'un coupable extérieur. La Chine, dans ce récit, est à la fois le dealer et le client — celui qui empoisonne et celui qui achète. La contradiction ne gêne pas : en politique, un ennemi qui sert deux récits vaut mieux qu'un ennemi qui n'en sert qu'un.
La « nouvelle guerre froide » a ses historiens pressés — et ses différences avec l'ancienne. La première guerre froide opposait deux blocs étanches ; la nouvelle oppose deux économies imbriquées. On ne peut pas « découpler » sans se blesser soi-même : chaque droit de douane américain frappe aussi des consommateurs américains, chaque contrôle chinois frappe aussi des usines chinoises qui assemblent pour le monde.
Mais il y a une ressemblance troublante : comme pendant la première guerre froide, la confrontation se joue autant dans les symboles que dans les arsenaux. Le défilé du 3 septembre était le pendant des défilés soviétiques sur la Place Rouge — une démonstration destinée à impressionner l'adversaire et à souder l'intérieur. Et comme pendant la première, les sommets — Genève, Reykjavik, aujourd'hui l'APEC — sont des théâtres où l'on joue la détente sans toujours la vouloir.
La leçon historique que Trump semble avoir retenue de son premier mandat, c'est que l'escalade publique suivie de négociation privée « fonctionne » — qu'on obtient plus en menaçant qu'en souriant. La question est de savoir si la méthode survit au changement de rapport de force : menacer un adversaire affaibli, ça marche ; menacer un adversaire qui exhibe ses missiles avec Poutine et Kim à ses côtés, c'est un autre pari.
Au cœur de l'escalade, il y a un fait structurel : la dépendance occidentale aux terres rares chinoises. Ces dix-sept métaux aux noms ésotériques — néodyme, dysprosium, terbium — sont indispensables aux aimants permanents des moteurs électriques, aux éoliennes, aux systèmes de guidage des missiles. La Chine en contrôle l'essentiel du raffinage mondial — une domination construite patiemment pendant des décennies, quand l'Occident trouvait moins cher de laisser Pékin assumer la pollution de l'extraction.
Cette dépendance est l'arme absolue de la guerre économique moderne : invisible, technique, décisive. Quand Pékin resserre les contrôles d'exportation, ce ne sont pas des slogans qui manquent à l'Occident — ce sont des composants. Les 100 % de droits de douane de Trump sont la réponse du fort au malin : frapper là où ça fait mal politiquement (les exportations chinoises) parce qu'on ne peut pas frapper là où ça fait mal industriellement (les terres rares). C'est un aveu, en creux, de vulnérabilité.
Le 3 septembre, sur la place Tiananmen, Xi Jinping se tenait entre Vladimir Poutine et Kim Jong Un — les trois hommes regardant défiler des missiles, des drones, des troupes au pas de l'oie. L'image a fait le tour du monde en quelques heures, et elle a fait plus pour durcir la posture américaine que n'importe quel rapport du Pentagone. Trump l'a qualifiée de « spectacle d'horreur » visant l'Amérique — et il n'avait pas tort sur l'intention : le défilé était un message, adressé à Washington, écrit en langage militaire.
Ce que le défilé exhibait, c'était la parité — ou sa prétention. Missiles hypersoniques capables de percer les défenses américaines, drones de combat, systèmes spatiaux : l'armée chinoise montrait qu'elle n'était plus l'armée de masse des années 1990, mais une force technologique moderne. Pour les stratèges américains, habitués à la supériorité technologique comme à un fait de nature, c'était un choc : l'écart se réduit, et il se réduit vite.
Mais le défilé était aussi un message intérieur : à quelques semaines du sommet de l'APEC, Xi montrait à son peuple — et à son parti — qu'il négocierait avec Trump en position de force, pas en suppliant. La diplomatie chinoise a toujours été théâtrale : on exhibe avant de négocier, pour que l'adversaire sache à qui il a affaire. Le 3 septembre était le prologue du sommet — écrit en missiles.
Le sommet de l'APEC en Corée du Sud n'est pas une rencontre bilatérale ordinaire : c'est le grand théâtre annuel du Pacifique, où vingt et une économies se retrouvent pour parler commerce — et où les vraies négociations se font dans les couloirs, loin des caméras. C'est là, en marge, que Trump et Xi se retrouveront — comme ils l'ont fait tant de fois, de Buenos Aires à Osaka.
Les sommets ont leurs rituels : la poignée de main photographiée, le dîner de travail, le communiqué conjoint — ou son absence, qui en dit parfois plus long. Les diplomates des deux pays préparent la rencontre depuis des semaines : chaque mot du communiqué est négocié, chaque photo est mise en scène. Et pourtant, avec Trump, l'imprévu est toujours possible : un tweet, une saillie, une poignée de main trop longue ou trop courte — et c'est toute la préparation qui vole en éclats.
Pour la Corée du Sud, pays hôte, le sommet est un exercice d'équilibriste : alliée des États-Unis, partenaire commerciale de la Chine, Séoul ne peut se permettre de fâcher ni l'un ni l'autre. Réussir l'APEC, pour les Coréens, c'est faire en sorte que Trump et Xi se parlent sans se battre — et repartent avec l'impression d'avoir gagné. C'est la diplomatie de l'hôte : invisible quand elle réussit, catastrophique quand elle échoue.
Washington pense que l'escalade est un levier : on accuse, on taxe, puis on négocie en position de force. Pékin pense que l'époque du levier américain est révolue : on encaisse, on exhibe, puis on négocie en position de force. Les deux capitales se croient en position de force — c'est le propre des escalades : chacun lit la situation comme lui étant favorable, jusqu'au moment où l'un des deux découvre qu'il s'est trompé.
Séoul, Tokyo et les capitales d'Asie du Sud-Est ne pensent qu'à une chose : que les deux géants continuent de se parler. Leur prospérité dépend du commerce sino-américain autant que du leur propre. L'APEC est leur assurance : tant que le sommet a lieu, la rupture n'a pas eu lieu.
La poignée de main — sa durée, sa chaleur, les mots qui l'accompagnent. En diplomatie de sommet, le langage corporel est un communiqué.
Le soja et le fentanyl : si Pékin annonce des achats agricoles et des mesures contre les précurseurs dans les semaines qui suivent, le canal transactionnel fonctionne encore. Sinon, c'était du théâtre.
Les terres rares : tout nouvel assouplissement ou resserrement chinois des contrôles sera le véritable baromètre du rapport de force — bien plus que les droits de douane, qui ne sont que la monnaie de la colère.
Et Taïwan : le moindre incident dans le détroit pendant ou après le sommet — exercice naval, survol, déclaration — dira si la rencontre a apaisé ou envenimé le dossier le plus dangereux du monde.
Accusation et accolade, droit de douane et achat de soja. La nouvelle guerre froide ne fait pas dans la cohérence — elle fait dans le levier. Trump le comprend mieux que quiconque. Xi le laissera-t-il garder l'initiative ? C'est ce que la Corée du Sud révélera.
La couverture occidentale — Fox News, Reuters, Times of India — traite l'accusation comme le théâtre de négociation de Trump. Le récit : une pression publique maximale pour extraire une concession privée maximale — coopération sur le fentanyl, achats de soja, soulagement sur les terres rares. Le cadrage fait de la rencontre la vraie histoire et de la rhétorique la mise en scène.
Le prisme occidental note aussi la tension. Accuser votre partenaire de sommet d'armer des terroristes quelques jours avant de s'asseoir avec lui est, dans ce récit, soit un levier génial, soit une faute diplomatique — et les alliés de Washington parient discrètement sur l'une ou l'autre.
La couverture orientale — Xinhua, médias d'État chinois — lit l'accusation comme le racket d'avant-sommet. L'argument : Washington fabrique des charges pour arriver à la table avec un gourdin, tandis que la crise de la drogue imputée à Pékin est un problème de demande fabriqué en Amérique. Le cadrage pékinois est un refus digne — négocier, oui ; se faire sermonner, non.
Le prisme oriental s'attarde sur le sens du défilé. Xi flanqué de Poutine et de Kim n'était pas du théâtre, dans cette lecture, mais l'affirmation du nouvel alignement — et la fureur de Trump a prouvé que le message était arrivé. La Chine négocie désormais en tête d'un bloc, pas en accusée.
Le prisme du Sud global — presse indienne et latino-américaine — lit l'épisode comme le feuilleton des superpuissances à facturation mondiale. La leçon : quand Washington et Pékin se battent, le public paie — les droits de douane détournent le commerce, les guerres de la drogue militarisent l'hémisphère, et le Sud absorbe les externalités. Dans ce récit, l'accusation porte moins sur la vérité que sur qui fixe les conditions.
Ce qui résonne, dans le récit du Sud, c'est l'indice du soja. Sous la rhétorique narcoterroriste gît le calcul électoral des États agricoles — le rappel que même les guerres froides fonctionnent sur des circonscriptions. Le Sud a déjà vu ce film : la grande stratégie comme politique intérieure sur une scène plus grande.