Après des décennies de stagnation, l'énergie nucléaire retrouve la faveur comme source d'électricité bas carbone ferme, et les armes nucléaires sont de retour au centre de la stratégie des grandes puissances. Les deux renaissances partagent une technologie, une main-d'oeuvre et un danger : la ligne entre elles a toujours été plus mince qu'on ne veut bien l'admettre.
Publié le 14 octobre 2026 · 06:00 GMT
L'atome vit un second âge. Pendant quarante ans après Tchernobyl et Fukushima, l'énergie nucléaire était la source d'énergie dont les politiques s'excusaient. Elle est désormais celle qu'ils se disputent pour construire. Dans le même temps, les armes qui ont fait de l'atome un synonyme d'anéantissement sont de retour au centre de la stratégie, tandis que l'architecture de maîtrise des armements qui les contenait s'effiloche. Les deux histoires sont généralement racontées séparément. Elles sont la même histoire, racontée par les deux bouts.
Le lien est la technologie elle-même. Un réacteur et une arme commencent tous deux par l'uranium, l'enrichissement, la physique de la fission. Les savoirs, les matériaux et les institutions se recouvrent. Voilà pourquoi le système international construit autour de l'atome a toujours eu deux visages : l'un qui diffuse la technologie nucléaire pacifique, et l'autre qui l'inspecte pour s'assurer qu'elle reste pacifique. Les deux visages sont aujourd'hui sous tension, et cette tension est l'histoire.
La renaissance de l'énergie nucléaire a une cause simple : le système électrique a besoin de ce que le nucléaire fournit. L'éolien et le solaire sont les sources les moins chères d'électricité nouvelle dans de nombreux endroits, et ils sont construits plus vite que toute autre source. Mais ils sont variables. Les réseaux ont besoin d'une puissance ferme qui fonctionne quelle que soit la météo, et les options sont limitées : les combustibles fossiles avec capture du carbone, l'hydroélectricité là où la géographie le permet, la géothermie en quelques endroits, et le nucléaire. À mesure que les objectifs climatiques se durcissaient et que la sécurité énergétique revenait à l'ordre du jour, les gouvernements qui avaient planifié des sorties du nucléaire ont commencé à reconsidérer.
Le basculement est visible sur toute la carte. La France, qui exploite depuis longtemps un grand parc nucléaire, s'est engagée vers de nouveaux réacteurs. Les États-Unis ont prolongé la vie des centrales existantes et soutenu de nouveaux projets. La Chine construit plus de réacteurs que tout autre pays. Le Japon a redémarré des réacteurs arrêtés après Fukushima. Même des pays qui traitaient autrefois le nucléaire comme intouchable, dans le Golfe et en Asie du Sud-Est, étudient des programmes. La déclaration de la COP28 dans laquelle un groupe de pays s'est engagé à travailler au triplement de la capacité nucléaire d'ici 2050 a été le marqueur politique : le nucléaire était passé des marges de la politique climatique à son centre.
L'économie est plus dure que la politique. Les grands réacteurs ont un historique de dépassements de coûts et de retards dans les pays occidentaux, où les chaînes d'approvisionnement et les main-d'oeuvre qui ont construit les premiers parcs se sont amenuisées. La réponse du secteur est le petit réacteur modulaire : une unité plus petite, construite en usine, qui peut être déployée en multiples, avec la promesse d'un coût inférieur et d'une construction plus rapide. La promesse est plausible et non prouvée. Peu de designs de petits réacteurs modulaires ont fonctionné commercialement à grande échelle, et les premiers projets ont affronté les mêmes pressions de coûts que leurs prédécesseurs plus grands. La renaissance sera jugée non sur les promesses mais sur les premières centrales qui entreront en service à temps et dans le budget.
La renaissance des armes a une cause différente : l'effondrement de l'architecture qui les contenait. Pendant cinquante ans, les traités de maîtrise des armements ont plafonné, vérifié et réduit les arsenaux américain et russe. Cette architecture a aujourd'hui largement disparu. Le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire a pris fin en 2019. New START, le dernier traité plafonnant les armes stratégiques déployées, a couru jusqu'en février 2026 et n'a pas été remplacé. Le résultat est la première période depuis des décennies sans plafond contraignant bilatéral sur les deux plus grands arsenaux.
Dans le même temps, le nombre d'États dotés d'armes nucléaires n'a pas diminué. La Chine modernise et élargit son arsenal, selon les estimations publiques des gouvernements et des instituts de recherche, dont les chiffres varient. La Corée du Nord a construit et testé des armes et des missiles malgré les sanctions. L'Inde et le Pakistan maintiennent des arsenaux braqués l'un sur l'autre. Israël maintient une politique d'ambiguïté, ne confirmant ni ne démentant son arsenal. Le programme de l'Iran reste le plus inspecté et le plus contesté du monde, l'Agence internationale de l'énergie atomique rendant compte des niveaux d'enrichissement et de l'accès, et les diplomates débattant de ce que signifient les rapports.
La logique stratégique a aussi changé. Pendant la guerre froide, la dissuasion était une équation bilatérale. Aujourd'hui, c'est un problème à trois corps, les États-Unis, la Russie et la Chine surveillant chacun les deux autres, avec des rivalités régionales par-dessus. La dissuasion dans un système à trois corps est moins stable que dans un système à deux corps, parce qu'un geste qui rassure un rival peut en menacer un autre. Les vieux manuels ne couvrent pas cette configuration. Les nouveaux sont écrits en temps réel, par des gens qui espèrent ne jamais avoir à les utiliser.
La ligne entre les programmes pacifiques et militaires est la ligne de l'enrichissement, et c'est une question de degré. Les mêmes centrifugeuses qui enrichissent l'uranium aux faibles niveaux utilisés dans les réacteurs de puissance peuvent, en tournant plus longtemps, l'enrichir au niveau militaire. Le même retraitement qui recycle le combustible usé peut séparer le plutonium. Voilà pourquoi le régime de non-prolifération est construit sur l'inspection : l'AIEA vérifie que les matières déclarées restent dans les usages déclarés, et qu'il n'existe ni matière ni activité non déclarée. Le système fonctionne quand les États coopèrent. Il se tend quand ils ne coopèrent pas.
L'Iran est le cas test qui dure le plus longtemps. L'accord de 2015, le Plan d'action global commun, plafonnait l'enrichissement et les stocks de l'Iran en échange d'un allègement des sanctions, sous vérification de l'AIEA. Les États-Unis se sont retirés de l'accord en 2018, et l'Iran a progressivement dépassé ses limites. Depuis, la diplomatie oscille entre négociation et escalade, l'AIEA rendant compte de niveaux d'enrichissement qui ont largement dépassé les plafonds de l'accord. Le différend ne porte pas seulement sur l'Iran. Il porte sur la question de savoir si le modèle d'inspection lui-même peut survivre à un cas où un État a la capacité, le grief et l'incitation à garder ses options ouvertes.
La renaissance de l'énergie nucléaire rend la ligne plus difficile à tenir, pas plus facile. Plus de réacteurs signifient plus d'uranium, plus d'enrichissement, plus de combustible usé, et plus d'États avec des main-d'oeuvre nucléaires. Chaque nouveau programme est un programme pacifique jusqu'à ce qu'il ne le soit plus, et la différence est vérifiée par des inspecteurs, pas par des intentions. Le régime de non-prolifération a été conçu pour un monde avec moins d'États nucléaires et une technologie plus lente. Le second âge nucléaire testera s'il peut s'étendre pour couvrir un monde avec davantage des deux.
La couverture occidentale lit la renaissance nucléaire comme une histoire climatique et de sécurité à la fois. Dans le récit climatique, le nucléaire est la puissance ferme qui fait fonctionner un réseau dominé par les renouvelables, et la promesse de la COP28 est la preuve que le tabou est levé. Dans le récit de sécurité, la caducité de New START et l'expansion des arsenaux sont un échec de la diplomatie qu'il faut réparer, et l'AIEA est l'institution qui tient la ligne. Le prisme occidental est le plus enclin à traiter les deux histoires comme un seul système, et le plus confiant que les institutions peuvent le gérer.
La couverture orientale lit la renaissance comme une histoire de souveraineté et de parité. Depuis Moscou et Pékin, la caducité de la maîtrise des armements est lue comme un échec occidental : les traités ont été abandonnés, et la réponse est la modernisation. Depuis les mêmes capitales, la renaissance de l'énergie est lue comme de la politique industrielle : le pays qui construit des réacteurs chez lui peut les exporter à l'étranger, avec le combustible, la formation et la relation. La Russie et la Chine sont les principaux exportateurs de réacteurs, et leurs clients sont concentrés dans le Sud global.
La couverture du Sud global lit le nucléaire comme une histoire de développement avec un double standard. Pour un pays d'Afrique ou d'Asie du Sud-Est, un réacteur est une puissance ferme pour un réseau qui ne peut pas encore servir tout le monde, et un chemin vers l'industrialisation qui ne dépend pas des combustibles fossiles importés. Le prisme du Sud demande pourquoi les pays qui ont construit leur prospérité sur le charbon et le nucléaire disent désormais aux autres que le nucléaire est trop risqué, trop cher ou trop lent, tout en offrant un financement qui n'arrive jamais vraiment.