Dans un long entretien au Daily Maverick, Kristian Schmidt, le nouvel ambassadeur de l’Union européenne en Afrique du Sud, accepte le principe du black economic empowerment tout en réclamant une flexibilité pragmatique, refuse de faire la leçon à Pretoria sur l’Ukraine et dessine un partenariat qui déborde du commerce vers la paix et la sécurité — tandis que la rupture entre Washington et l’Afrique du Sud s’aggrave.
Publié le 21 octobre 2026 · 11:20 GMT
Le 21 octobre 2026, le Daily Maverick a publié un long entretien avec Kristian Schmidt, le nouvel ambassadeur de l'Union européenne en Afrique du Sud, mené par Peter Fabricius. Schmidt, diplomate de carrière danois, est devenu ambassadeur désigné le 1er septembre 2026, après sa nomination en juin dans une rotation d'ambassadeurs proposés par Kaja Kallas. Son parcours : ministère danois des Affaires étrangères, développement et humanitaire de l'UE, ambassades en Ouganda et au Myanmar, puis direction des transports terrestres à la Commission.
Trois messages calculés. Sur le black economic empowerment, Schmidt tranche avec Washington : « Vous ne m'entendrez jamais me plaindre » du BEE ; l'Europe porte « une part, sinon une responsabilité, dans l'histoire de l'Afrique du Sud » et « ne fera pas pression pour modifier cette législation ». Bruxelles veut une flexibilité pragmatique de mise en œuvre, négociée dans le Partenariat pour un commerce et des investissements propres : là où le contenu local est « tout simplement indisponible », les règles doivent s'assouplir. Sur l'Ukraine et Gaza, il refuse la leçon de morale — « ce serait une erreur de dire à l'Afrique du Sud de choisir un camp » — tout en exigeant « pas de deux poids deux mesures » : « si l'on condamne ce qui se passe à Gaza, on doit aussi condamner ce qui se passe en Ukraine ». Et il arrive avec un mandat d'approfondir les liens, du premier dialogue UE–Afrique du Sud sur la paix et la sécurité à un partenariat hydrogène vert et minerais critiques pour faire de l'Afrique du Sud « un champion mondial ». L'équilibrisme de Pretoria est cartographié dans notre fiche pays Afrique du Sud.
Le BEE, version Schmidt. L'ambassadeur défend le principe du black economic empowerment tout en ouvrant une négociation sur ses mécanismes. Le canal : le Partenariat UE–Afrique du Sud pour un commerce et des investissements propres, signé à Johannesburg le 20 novembre 2025, avec un premier dialogue intergouvernemental en août 2026 (renouvelables, réseau électrique, hydrogène vert, coopération réglementaire, environnement des affaires). Pretoria s'est montré ouvert à discuter d'« équivalence en fonds propres » — investir dans des fonds de transformation plutôt que céder 30 % du capital — et à une flexibilité au cas par cas : « la stabilité naît de l'amélioration de l'égalité ».
Le commerce. Le moteur reste l'accord UE–SADC de 2016 : franchise de droits pour environ 97 % des exportations sud-africaines vers l'UE, quelque 86 % des marchandises européennes vers l'Afrique du Sud. L'UE est le premier partenaire commercial de l'Afrique du Sud ; près d'un tiers de ses exportations vers l'UE sont des produits manufacturés. Après des années d'excédents sud-africains, la balance a basculé vers un léger déficit : environ 46 milliards d'euros en 2025. « Le commerce n'est pas un jeu à somme nulle », dit Schmidt. Engineering News cite indépendamment des flux d'environ 45 milliards d'euros.
L'investissement. L'UE est le premier investisseur étranger en Afrique du Sud — quelque 40,4 milliards d'euros en cumulé à 2024 — et « Team Europe » a promis près de 12 milliards d'euros au titre de Global Gateway (transition juste, connectivité, logistique verte, vaccins). En septembre 2026, Bruxelles a engagé 1 milliard de rands de garanties de crédit pour dérisquer l'hydrogène vert et les minerais critiques, paquet confirmé indépendamment par Engineering News.
La sécurité. Premier dialogue UE–Afrique du Sud sur la paix et la sécurité à la mi-octobre 2026 : cybersécurité, sécurité maritime, antiterrorisme, renseignement, convergence à l'ONU. SAnews atteste indépendamment que des travaux étaient déjà en cours sur un dialogue dédié. La logique de ce mouvement est explorée dans notre article sur le G20 et les limites de la gouvernance mondiale.
Malgré sa franchise, l'entretien laisse les questions décisives ouvertes. Pretoria acceptera-t-elle la flexibilité ? Schmidt dit l'Afrique du Sud « ouverte à la discussion » sur le BEE et l'équivalence en fonds propres, mais les mécanismes restent flous et aucun engagement public n'existe. Le dialogue sécuritaire changera-t-il quelque chose ? Une première réunion n'est pas une posture commune ; votes alignés à l'ONU, renseignement partagé, coopération opérationnelle : tout reste à prouver. Bruxelles déplacera-t-elle ses échéances ? Schmidt a tenu la ligne — les producteurs « méritent de la certitude » — laissant en suspens Sasol et la transition électrique des constructeurs sous l'échéance 2035. Et Gaza ? Schmidt ne voit « pas de grande divergence » avec Pretoria, mais une remarque n'est pas une position commune.
C'est l'expression publique la plus nette à ce jour de l'ambition européenne : être le partenaire crédible de l'Occident pour le Sud global — au moment où Washington torpille sa crédibilité à Pretoria. Là où les États-Unis exigent l'abandon de la transformation intérieure, Bruxelles en accepte le principe et négocie la tuyauterie ; là où Washington boycotte et retient les invitations, Bruxelles se présente, finance la transition et ouvre un dialogue sécuritaire. Toutes les capitales du non-alignement observent.
Et l'enjeu est matériel : 46 milliards d'euros d'échanges annuels, 40 milliards d'investissements cumulés, 1 milliard de rands de dérisquage pour l'hydrogène vert, les minerais critiques, les vaccins. La formule — l'Afrique du Sud n'est pas « une colonie de ressources » — est révélatrice : Bruxelles écrit un autre scénario, valeur ajoutée locale, compétences, recherche. Survivra-t-il au protectionnisme européen ? C'est la question de la décennie. La machinerie du pouvoir européen est décortiquée dans notre analyse qui décide vraiment à Bruxelles.
Géopolitique : Schmidt exécute une cour assidue de puissance moyenne dans un ordre fragmenté. Alors que la relation États-Unis–Afrique du Sud traverse sa pire rupture de l'ère démocratique, l'UE se pose en partenaire occidental indispensable — non en surenchérissant sur Washington, mais en l'écoutant mieux. Le premier dialogue paix-sécurité est le signal : Bruxelles veut Pretoria comme acteur de sécurité, pas comme simple marché.
Économie : la structure des échanges explique la diplomatie. 46 milliards d'euros dont un tiers de produits manufacturés : un grand livre industriel, pas colonial — et le milliard de rands hydrogène-minerais en est l'acompte. Le plaidoyer pour la flexibilité du BEE est un plaidoyer pour le climat d'investissement : le capital européen financera la transition là où les règles sont prévisibles. L'« équivalence en fonds propres », principe concédé et mise en œuvre négociée, se mesurera en euros engagés.
Histoire et structure : la concession d'ouverture — la « part, sinon la responsabilité, de l'Europe dans l'histoire sud-africaine » — est du capital diplomatique dépensé pour acheter la crédibilité. Et le fil rouge est la transition verte comme gravité géopolitique : taxes carbone, échéance 2035, normes des carburants durables redessinent la carte industrielle, Pretoria devant surfer la vague. Le risque, tu : la gravité réglementaire ressemble à du protectionnisme vert vue d'en face.
Une relation de sécurité avec des dents — ou pas. Si le dialogue produit des votes alignés à l'ONU et une coopération opérationnelle, le partenariat bascule de l'économique au stratégique — un modèle pour l'UE face aux autres puissances non alignées. Sinon, le discours sur l'« acteur politique » sonnera creux. Un précédent de défense commerciale : Schmidt reprend l'idée de taxer à l'européenne les véhicules électriques chinois subventionnés — Pretoria deviendrait l'une des premières économies africaines à importer le manuel anti-surcapacités de Bruxelles.
Hydrogène et variable Washington. Le milliard de rands doit prouver l'hydrogène vert bancable en Afrique — succès, et l'Afrique du Sud devient « un champion mondial » ; échec, et c'est le modèle Global Gateway qui paiera. Et chaque approfondissement est lu à Washington comme un défi : l'étreinte de Bruxelles donne à Pretoria la marge de tenir sa ligne — et à Washington un grief de plus. Le G20 de Miami, premier de l'histoire à exclure un membre, sera la scène de cette tension.
Trois épreuves attendent l'offre de Schmidt. Le 9e sommet UE–Afrique du Sud, à une date restant à fixer, est là où les promesses devront devenir des livrables. Le grand livre du partenariat — le suivi du dialogue d'août 2026 — montrera si l'« équivalence en fonds propres » est un mécanisme ou une formule. Le déploiement de l'hydrogène vert est le test de crédibilité du plaidoyer économique. Et puis Miami : le G20 de 2026 sans l'Afrique du Sud, exclusion sans précédent, mesurera jusqu'où l'UE défendra un partenaire que Washington a exclu.
Le prisme occidental lit l'entretien comme un dérisquage pragmatique : Bruxelles sécurise les chaînes d'approvisionnement de sa transition verte — hydrogène, minerais critiques, batteries, carburants durables — auprès d'un partenaire qui détient la géologie et le soleil, tout en se démarquant du manuel coercitif de Washington. La formule du « deux poids deux mesures » est, dans cette lecture, une honnêteté calculée : le prix de la crédibilité auprès des capitales qui ont regardé Gaza et l'Ukraine et tenu les comptes.
Le prisme oriental replace Pretoria dans une cour européenne plus vaste : « secouée par Trump, l'UE courtise de nouveaux partenaires, de l'Asie à l'Amérique latine » ( Economic Times ). Depuis l'Asie, deux détails retiennent l'attention — taxer les véhicules électriques chinois comme le fait l'UE, et la pique contre les « brutes agressives, qu'elles soient à l'ouest ou à l'est ».
Le prisme du Sud global — le Daily Maverick lui-même, Diplomacy SA, Engineering News , SAnews — y lit un dividende de respect. Un ambassadeur qui commence par reconnaître la part de responsabilité de l'Europe dans l'histoire de l'Afrique du Sud, qui défend la transformation comme principe et qui arrive avec des projets financés plutôt que des exigences, est l'exact contraire de la posture américaine subie par Pretoria : aide suspendue, ambassadeur expulsé, G20 boycotté, invitation retenue.
Kristian Schmidt est un diplomate de carrière danois nommé en juin 2026 et ambassadeur désigné — chef de la délégation de l’UE en Afrique du Sud — depuis le 1er septembre 2026. Son parcours couvre le ministère danois des Affaires étrangères, des postes au développement et à l’humanitaire de l’UE, des ambassades en Ouganda (2013-2017) et au Myanmar (2017-2020), puis la direction des transports terrestres à la Commission européenne de 2021 à 2026.
« Vous ne m’entendrez jamais me plaindre » du BEE, a déclaré Schmidt au Daily Maverick : l’Europe accepte le principe, invoquant sa part de responsabilité dans l’histoire sud-africaine, et « ne fera pas pression pour modifier cette législation ». Mais il veut une flexibilité pragmatique de mise en œuvre — négociée dans le Partenariat pour un commerce et des investissements propres — dont l’« équivalence en fonds propres ».
C’est le pacte économique phare de l’UE et de l’Afrique du Sud, signé à Johannesburg le 20 novembre 2025. Il vise à bâtir des chaînes de valeur propres — hydrogène vert, minerais critiques, batteries, carburants durables — tout en soutenant la décarbonation et une transition juste. Son premier dialogue intergouvernemental de mise en œuvre s’est tenu en août 2026, sur les renouvelables, l’extension du réseau, la coopération réglementaire et l’environnement des affaires.
Schmidt a estimé que l’UE commettrait une erreur en disant à l’Afrique du Sud de « choisir un camp » sur l’Ukraine, tout en exigeant qu’il n’y ait « pas de deux poids deux mesures » : « si l’on condamne ce qui se passe à Gaza, on doit aussi condamner ce qui se passe en Ukraine ». Il a salué l’Initiative africaine de paix et dit ne voir « pas de grande divergence » avec Pretoria sur Gaza.
Le tout premier dialogue UE–Afrique du Sud sur la paix et la sécurité s’est tenu à la mi-octobre 2026. Selon Schmidt, les dirigeants ont convenu d’explorer une coopération « bien au-delà de la sphère économique » — cybersécurité, sécurité maritime, antiterrorisme et échange de renseignements — ainsi qu’une plus grande convergence sur les résolutions de paix et de sécurité à l’ONU. Le gouvernement sud-africain a séparément confirmé des travaux en cours sur un dialogue dédié couvrant ces mêmes fronts.