Sa Majesté le Roi Mohammed VI a nommé mardi la maire de Marrakech, 50 ans, cheffe du gouvernement, six jours après la victoire de son parti, le PAM, aux législatives du 23 septembre. Quelques jours pour bâtir une coalition — et un héritage lourd : un chômage à 9,5 %, un pouvoir d'achat en berne, une Coupe du monde à organiser.
Pour la première fois de son histoire, le Maroc sera gouverné par une femme. Mardi, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a nommé Fatima Ezzahra El Mansouri — la maire de Marrakech, 50 ans, que tout le royaume connaît par ses initiales, FZM — cheffe du gouvernement, la chargeant de former le prochain exécutif.
La nomination intervient six jours après la victoire de son parti, le Parti authenticité et modernité (PAM), aux législatives du 23 septembre : 97 sièges sur 395 — un succès clair, mais pas une majorité. En vertu de l'article 47 de la Constitution, Sa Majesté le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête. Le reste n'est qu'arithmétique, et cette arithmétique lui appartient désormais.
Le symbole fait la une ; le portefeuille fait l'histoire. Elle hérite d'une économie où le chômage touche 9,5 % de la population active, où le pouvoir d'achat est l'angoisse nationale, et où son parti a promis de créer un million d'emplois — la même promesse que son prédécesseur, Aziz Akhannouch, avait faite avant de la manquer. Et dans quatre ans, le Maroc co-organisera la Coupe du monde de football avec l'Espagne et le Portugal.
Fatima Ezzahra El Mansouri est née le 3 janvier 1976 à Marrakech, dans une famille proche des cercles du pouvoir : son père, Abderrahman El Mansouri, fut un avocat en vue, pacha de Marrakech, puis ambassadeur aux Émirats arabes unis. Elle étudie le droit à Rabat, à Montpellier et aux États-Unis, s'inscrit au barreau de Marrakech en 2005 et se spécialise dans le droit foncier et immobilier.
En 2009, elle est élue maire de Marrakech — la première femme à diriger une ville marocaine de plus d'un demi-million d'habitants. (Son élection, contestée puis annulée avant d'être validée, lui offrit très tôt une leçon de gravité politique marocaine.) Elle quitte la mairie en 2015 et la reconquiert en 2021.
Entre-temps, elle a rejoint le PAM dès sa fondation en 2008 — le parti créé par Fouad Ali El Himma, l'ami d'enfance du roi et son plus influent conseiller —, en a présidé le conseil national en 2016, puis a intégré sa direction collégiale en 2024. En 2021, elle devient ministre de l'aménagement du territoire, de l'urbanisme, de l'habitat et de la politique de la ville dans le gouvernement Akhannouch.
Puis vint le séisme. Le 8 septembre 2023, un tremblement de terre de magnitude 6,8 fait plus de 3 000 morts dans la région de Marrakech. El Mansouri est sur le terrain en quelques heures — « Je n'ai pas dormi depuis une semaine », confie-t-elle huit jours plus tard, multipliant les tournées dans les villages dévastés. La politique marocaine pratique rarement l'empathie de proximité. Elle, si.
Deux ans plus tard, elle ose plus rare encore : un mea culpa public. Face aux jeunes du PAM, le 30 septembre 2025, alors que la génération Z manifeste contre les inégalités territoriales et la déliquescence de l'école et de l'hôpital, elle lâche : « Si nous avions réussi, cette colère n'existerait pas. Donc nous n'avons pas réussi. » La pique visait le chef du gouvernement en exercice, Aziz Akhannouch, du RNI — et déjà, la bataille pour sa succession avait commencé.
La nomination est une première. La fiche de poste, elle, n'a pas changé : bâtir une majorité, et vite.
Car la majorité est le problème immédiat. Les 97 sièges du PAM appellent des partenaires : le RNI arrive deuxième avec 66 sièges, l'Istiqlal troisième avec 65, le PJD quatrième avec 54. Un remake de l'alliance PAM-RNI — les deux formations gouvernaient ensemble jusqu'ici — semble improbable après une campagne que les deux camps ont menée comme une guerre de tranchées. Voilà qui rend l'Istiqlal, l'autre partenaire de la coalition sortante, indispensable. Le PJD annonce qu'il siégera dans l'opposition ; El Mansouri laisse la porte ouverte aux islamistes de l'ancien chef du gouvernement Abdelilah Benkirane — et n'exclut pas non plus une entente avec un parti de gauche.
Derrière l'arithmétique, le palais — comme derrière toute histoire marocaine. Le PAM fut fondé par le plus proche ami du roi ; El Mansouri elle-même fut longtemps décrite comme la protégée de Fouad Ali El Himma. Le cabinet de son père conseillait le palais ; son arbre généalogique touche aux pachas glaouis du protectorat. Rien de tout cela n'est un secret — c'est l'eau dans laquelle nage la politique marocaine.
Et pourtant, le choix bouscule vraiment. À 50 ans tout juste, elle compte parmi les plus jeunes chefs de gouvernement de l'histoire du pays. Le politologue Mustapha Sehimi parle d'un choix « disruptif » — un mot qui, à Rabat, signifie que Sa Majesté le Roi a changé le tableau au mur, pas le mur.
La presse occidentale lit dans cette nomination le signal modernisateur de la monarchie : la première femme cheffe de gouvernement du monde arabe sous les projecteurs, quelques jours après des élections dont le palais peut se prévaloir de la régularité. Le Monde s'attarde sur le symbole — Samira Sitaïl ambassadrice à Paris en 2023, FZM à la tête du gouvernement aujourd'hui — et sur ce que le journaliste Omar Brouksy appelle une « ambiance de fin de règne », où Sa Majesté le Roi peut se targuer d'être « le premier souverain à désigner une première ministre ».
Mais le prisme occidental compte aussi ce que ce symbole coûte au palais : rien. Sa Majesté le Roi nomme, et Sa Majesté le Roi peut révoquer ; l'article 47 passe par lui. Une femme à la primature change la photographie. Qu'elle change la structure du pouvoir, c'est la question que les éditoriaux occidentaux poseront dans six mois, quand l'arithmétique de coalition aura fait son œuvre.
La presse orientale lit la même photographie autrement : un parti satellite du palais, fondé par l'ami d'enfance du monarque, fournissant une cheffe de gouvernement dont le palais a accompagné la carrière à chaque étape — la mairie validée, le ministère accordé, le parti dirigé. Dans cette lecture, la « première » est réelle, et la continuité aussi : modernisation de l'image, préservation de l'architecture.
Le prisme oriental note l'autre moitié du calendrier : un mouvement de contestation de la génération Z qui a arraché un mea culpa ministériel, des élections qui ont sanctionné le sortant, et désormais un visage neuf au sommet. Le renouvellement, dans ce récit, est la plus vieille technologie de la monarchie — et elle fonctionne.
Le prisme du Sud — presses africaine et arabe — lit cette histoire comme un jalon, montre en main. De Dakar au Caire, les rédactions ouvrent sur la première : la première femme à diriger un gouvernement marocain, dans une région où le pouvoir exécutif est resté un pré presque exclusivement masculin. Le symbole voyage.
Mais le Sud lit aussi le portefeuille, car c'est là que les jalons passent leur examen. Le pouvoir d'achat, 9,5 % de chômage, un million d'emplois promis, une Coupe du monde à bâtir — les épreuves sont matérielles, et immédiates. Une première qui ne change pas le prix du pain est une photographie, pas une politique.