El Niño a privé d'hydroélectricité un fondeur de Sulawesi, mettant ses fours à l'arrêt. BMS renvoie ses ouvriers chez eux avec 84 dollars par mois — parabole de la fragilité du boom du nickel.
Publié le 30 septembre 2026 · 18:00 GMT

Dans la vallée de Bua, à Luwu, les fours refroidissent. Pas parce que le nickel ne se vend plus, pas parce que Jakarta l'a décidé, pas parce que les machines sont en panne — parce que la rivière est basse. En amont, les turbines de la centrale hydroélectrique qui alimente le fondeur tournent au ralenti, privées d'eau par une sécheresse qu'El Niño a installée sur Sulawesi comme un locataire qui ne part plus. Et dans les bureaux de PT Bumi Mineral Sulawesi, on a fait le calcul que toutes les entreprises finissent par faire quand le courant manque : on a renvoyé les hommes chez eux. Cinq cent soixante-dix travailleurs, mis au chômage technique, avec 84 dollars par mois pour attendre la pluie.
L'annonce, relayée par la presse locale cette semaine, est clinique dans sa formulation et brutale dans ses chiffres. PT Bumi Mineral Sulawesi, l'exploitant de fonderie de nickel du groupe Kalla à Bua, Luwu, mettra temporairement 570 employés au chômage technique le temps d'ajuster les opérations de son site du Sulawesi du Sud. La plupart viennent de l'usine 1 — la ligne de ferronickel FeNi 1 — avec quelques-uns de l'usine 2. Le processus devait commencer fin août. La société n'a pas dit combien de temps durera la « période d'ajustement » ; la direction, selon ses mots, évalue encore les conditions de marché et opérationnelles.
La cause est le ciel. La sécheresse provoquée par El Niño a réduit l'alimentation en eau de la centrale hydroélectrique qui alimente le fondeur, amputant l'électricité disponible pour les fours rotatifs. Fondre du nickel est avant tout un métier d'énergie — les lignes RKEF dévorent du courant — et quand la rivière baisse, le four refroidit. Le ministère de l'Énergie et des Ressources minérales dit renforcer la surveillance des fondeurs affectés par la sécheresse, une formule bureaucratique qui se traduit par : cela pourrait s'étendre.
Car BMS n'est pas un cas isolé : c'est un symptôme. À Morowali, le parc industriel phare IMIP a déjà demandé à ses locataires de réduire la production de fonte brute de nickel de 30 à 40 % pour la même raison — pas d'eau. L'intrant que personne n'avait modélisé est celui qui manque. Un métal à 20 000 dollars la tonne, transformé dans un parc industriel à 4 milliards de dollars, mis à genoux par une rivière à sec.
Les modalités du chômage technique racontent leur propre histoire des relations industrielles indonésiennes. Les travailleurs restent salariés. L'entreprise maintient leur couverture santé BPJS, emploi et vieillesse, et verse 1,5 million de roupies par mois — environ 84 dollars — comme compensation d'ajustement. Quatre-vingt-quatre dollars, ce n'est pas un salaire ; c'est une avance sur une main-d'œuvre que l'entreprise espère rappeler. Le rappel dépendra de la pluie, du courant, et d'un prix du nickel qui passe depuis deux ans les marges des producteurs au laminoir.
Il faut mesurer ce que 84 dollars représentent à Luwu : dans une région où le salaire minimum tourne autour de quelques centaines de dollars, c'est une fraction de quoi vivre — de quoi ne pas mourir de faim, pas de quoi faire vivre une famille. Ce sont 570 foyers qui vont serrer les dents pendant une durée « non précisée », formule qui, dans la bouche d'une direction, veut dire : nous non plus, nous ne savons pas quand la rivière remontera. Le chômage technique est une institution du droit du travail indonésien, pensée pour les crises passagères ; appliquée à une sécheresse climatique, elle devient un pari sur la météo.
Pour comprendre la portée de ces 570 travailleurs, il faut prendre la mesure du pari que l'Indonésie a fait sur le nickel — le plus grand pari industriel du Sud global depuis des décennies. Le pays contrôle environ deux tiers de la production mondiale de nickel, et il a décidé, à partir de 2020, de ne plus exporter son minerai brut : interdiction d'exportation du minerai non transformé, obligation de fondre sur place, parcs industriels géants bâtis à coups de capitaux chinois à Morowali, Weda Bay, Obi. La logique était implacable : capter la valeur ajoutée au pays, forcer la construction d'une industrie d'aval, devenir incontournable dans la chaîne des batteries de véhicules électriques et de l'acier inoxydable.
Le pari a fonctionné — trop bien, diront certains. Des dizaines de fondeurs ont poussé, la production a explosé, les prix se sont effondrés sous le poids de l'offre, et Jakarta s'est retrouvée à gérer l'abondance qu'elle avait créée : sabrage des quotas miniers — Weda Bay Nickel, la plus grande mine du monde, a vu son quota 2026 coupé de 42 à 12 millions de tonnes —, relèvement des prix de référence du minerai pour presser les marges des transformateurs, contrôles obligatoires de teneur en terres rares qui retiennent les exportations de produits transformés et laissent quelque 120 rapports d'experts en suspens. La logique de politique est cohérente : discipliner le marché, relever les prix, garder la valeur au pays. La météo ne lit pas les documents de politique.
Et pendant que Jakarta resserre l'étau réglementaire, le marché, lui, reste de marbre : les prix du nickel, faibles depuis deux ans, n'ont guère réagi aux coupes de quotas ni aux retards d'exportation. Les analystes haussent les épaules — l'offre reste abondante, la demande des batteries hésite, et chaque annonce de restriction indonésienne est lue comme un bluff que le marché paiera pour voir. La sécheresse, elle, ne bluffe pas.
Le nickel indonésien est devenu une arme géopolitique — ou du moins, Jakarta voudrait qu'on le croie. En coupant les quotas, en relevant les prix de référence, en bloquant les exportations sur des contrôles de terres rares, l'Indonésie teste les limites de son pouvoir de marché : deux tiers de la production mondiale, c'est le genre de part qui permet de faire la pluie et le beau temps sur les cours. Sauf que la pluie, justement, ne suit pas les ordres de Jakarta. La sécheresse fait ce que les quotas étaient censés faire — resserrer l'offre — seulement plus vite, sans levier politique pour l'inverser, et sans que Jakarta puisse en revendiquer le mérite.
La Chine, de son côté, regarde avec l'œil du stratège inquiet. Les capitaux chinois ont bâti ces fondeurs ; les producteurs chinois d'acier inoxydable et de batteries dépendent des unités de nickel indonésiennes ; chaque four à l'arrêt à Sulawesi est un coût répercuté vers les ateliers du monde. Les analystes chinois tarifent désormais le risque climatique que les études de faisabilité avaient sous-pondéré : une politique industrielle adossée à l'hydroélectricité en zone El Niño a un point unique de défaillance que les planificateurs ont manqué. Pékin a appris à ses dépens que la géographie ne se négocie pas.
Et l'Occident observe, partagé entre deux réflexes. D'un côté, la dépendance au nickel indonésien — et donc chinois, par les capitaux — est exactement le genre de vulnérabilité que les stratégies de « minerais critiques » promettent de réduire ; de l'autre, chaque restriction de Jakarta renchérit les batteries que la transition énergétique exige. L'Union européenne a d'ailleurs déjà porté l'interdiction d'exportation indonésienne devant l'OMC — et gagné en 2022, décision que Jakarta a contestée. La guerre du nickel se joue sur trois tables : les tribunaux, les quotas, et maintenant la météo. La météo vient de prendre la main.
Le chômage technique de BMS tombe sur une industrie déjà pressée de toutes parts. Les prix mondiaux du nickel sont faibles depuis deux ans — victimes du succès même de la stratégie indonésienne, qui a inondé le marché. Les coûts énergétiques et opérationnels, eux, sont élevés : fondre du nickel dans un four à arc à cuve rotative, c'est transformer de l'électricité en métal, et l'électricité, en Indonésie, n'est pas donnée quand la rivière est basse. Ajoutez les coupes de quotas de Jakarta, qui renchérissent le minerai, et les retards d'exportation dus aux contrôles de terres rares, qui immobilisent les stocks : chaque ligne du compte d'exploitation saigne.
L'usine 1 de BMS — un fondeur de ferronickel de 33 000 tonnes par an, technologie de four électrique à arc à cuve rotative, détenu par le groupe Kalla dans la zone industrielle de Bukit Harapan — est une petite unité à l'échelle du boom indonésien. C'est précisément ce qui rend son cas instructif : si même les petits fondeurs, adossés à un conglomérat national, doivent renvoyer leurs hommes quand la rivière baisse, c'est que la contrainte hydrique n'est pas un accident — c'est une donnée structurelle que toute la filière a sous-estimée. Les grands parcs, IMIP en tête, font face à la même sécheresse avec les mêmes turbines.
Le marché, pour l'instant, hausse les épaules. Mais les marchés ont la mémoire courte et les nerfs fragiles : si la sécheresse rejoint les quotas et les contrôles comme troisième force de resserrement de l'offre, la complaisance actuelle pourrait se retourner vite. Cent vingt rapports d'experts en suspens, des quotas sabrés, des fours à l'arrêt faute d'eau — l'addition finit toujours par arriver au prix.
Derrière les 570, il y a des visages que les communiqués ne montrent pas : des ouvriers venus des villages du Sulawesi du Sud, parfois de plus loin, attirés par les salaires des fondeurs — les meilleurs de la région pour qui n'a pas fait d'études. Les parcs industriels du nickel ont créé, en une décennie, une classe ouvrière nouvelle : des hommes — et quelques femmes — qui ont quitté la rizière ou la pêche pour le four, qui ont construit des maisons en dur, scolarisé des enfants, contracté des dettes à la mesure de leurs nouveaux revenus.
Le chômage technique à 84 dollars par mois ne paie ni les traites ni les frais de scolarité. Il maintient le lien — la couverture santé, le statut de salarié, la promesse d'un rappel — mais il ne maintient pas le niveau de vie. C'est la fragilité cachée du boom : une prospérité adossée à une seule industrie, dans une seule région, dépendante d'une seule rivière. Quand le four s'arrête, ce n'est pas seulement une ligne de production qui s'interrompt : c'est tout un écosystème de commerces, de loyers, de dettes qui vacille.
L'Indonésie rejoue, avec le nickel, une pièce qu'elle connaît par cœur : le nationalisme des ressources. Acte I, 2014 : première interdiction d'exportation du minerai brut, vite édulcorée sous la pression. Acte II, 2020 : l'interdiction revient, cette fois pour de bon, et les fondeurs poussent comme des champignons. Acte III, 2026 : Jakarta, grisée par son pouvoir de marché, serre la vis — quotas, prix de référence, contrôles — pour discipliner une industrie qu'elle a elle-même créée.
Chaque acte a suivi la même dramaturgie : l'État impose sa volonté au marché, le marché s'adapte, l'État resserre. Mais l'acte III introduit un personnage nouveau, qui n'était pas au casting des deux premiers : le climat. El Niño, cette oscillation du Pacifique qui assèche l'Indonésie à intervalles réguliers, n'est pas une nouveauté — les sécheresses qu'il provoque sont documentées depuis des décennies. Ce qui est nouveau, c'est qu'une industrie de plusieurs dizaines de milliards de dollars repose désormais sur des rivières que El Niño peut tarir. Le nationalisme des ressources avait prévu tous les adversaires sauf un : le ciel.
Le RKEF — le four rotatif à arc électrique — est une merveille d'efficacité et un gouffre d'énergie. Pour transformer le minerai latéritique en ferronickel, il faut d'abord le sécher, le calciner, puis le fondre à des températures extrêmes : chaque tonne de nickel engloutit des mégawattheures. C'est le prix de la valeur ajoutée indonésienne — et c'est son talon d'Achille. Quand l'hydroélectricité manque, il n'y a pas de plan B : on ne fait pas tourner un four à arc avec des prières.
Le choix de l'hydroélectricité n'était pas absurde : elle est bon marché, décarbonée — un argument de vente pour le nickel « vert » des batteries — et abondante en saison des pluies. Mais adosser des fours voraces à des rivières tropicales dans une zone El Niño, c'est construire une cathédrale sur une faille sismique : tout tient, jusqu'au jour où tout bouge. Les études de faisabilité avaient modélisé le prix du minerai, le coût du travail, les permis, les taxes — pas la rivière. Le risque climatique était la ligne manquante du tableur.
Un métal à 20 000 dollars la tonne, transformé dans un parc industriel à 4 milliards de dollars, mis à genoux par une rivière à sec.
La couverture occidentale — presse minière spécialisée, analystes matières premières — traite le chômage technique comme un point de données d'offre à visage humain. Le cadre est mécanico-marché : 570 travailleurs au repos, une ligne RKEF bridée, une petite soustraction de plus à la production indonésienne de ferronickel en une année de coupes de quotas et de retards d'exportation. L'œil occidental est sur le prix du nickel — si la sécheresse rejoint quotas et contrôles comme troisième force haussière, ou si le marché, jusqu'ici peu impressionné, continue de hausser les épaules. Le prisme occidental lit aussi les 84 dollars mensuels comme une fenêtre sur l'économie industrielle des marchés émergents : des modalités humaines aux standards locaux, et une mesure de la minceur de la marge entre un emploi et son absence dans le cycle des matières premières.
La couverture orientale — le commentaire industriel chinois — lit le chômage technique par la chaîne d'approvisionnement qu'il alimente. Le récit : les producteurs chinois d'inox et de batteries dépendent des unités de nickel indonésiennes, et chaque four à l'arrêt à Sulawesi est un coût répercuté vers les ateliers du monde. Dans ce récit, la sécheresse fait ce que les quotas de Jakarta étaient censés faire — resserrer l'offre — seulement plus vite et sans levier politique pour l'inverser. Le prisme oriental s'attarde sur la fragilité avec l'œil du stratège : une politique industrielle adossée à l'hydroélectricité en zone El Niño a un point unique de défaillance que les planificateurs ont manqué, et les capitaux chinois qui ont bâti ces fondeurs en paient désormais le risque climatique.
Le prisme du Sud global — la presse indonésienne, africaine et latino-américaine — lit cette histoire dans les visages des 570. Pour le Sud, un chômage technique n'est jamais qu'un point de données d'offre ; ce sont 570 foyers à Luwu vivant avec 84 dollars par mois pendant que l'entreprise attend la pluie. La couverture centre les modalités des travailleurs — maintenus dans les effectifs, couverture conservée, une avance plutôt qu'une indemnité — et pose la question plus dure : qui porte le risque climatique dans la chaîne d'approvisionnement de la transition verte ? Ce qui blesse, dans le récit du Sud, c'est l'asymétrie du boom : le nickel des fours de Sulawesi devient l'acier inoxydable et les batteries de véhicules électriques de la transition énergétique — la transition que le Nord célèbre — tandis que les travailleurs qui la rendent possible absorbent la sécheresse les premiers. La leçon du Sud : l'économie verte a une météo, elle aussi, et ce sont les pauvres qui la sentent.
Trois inconnues décideront si BMS restera une anecdote ou deviendra un signal. La première est la durée : la société n'a pas dit combien de temps durera la « période d'ajustement », et chaque semaine sans pluie creuse le trou des 570 foyers. La seconde est l'extension : le ministère dit renforcer sa surveillance des fondeurs affectés par la sécheresse — si l'IMIP et d'autres parcs suivent, la petite soustraction deviendra une amputation. La troisième est le prix : le marché du nickel, jusqu'ici peu impressionné par les restrictions de Jakarta, réagira-t-il à une pénurie que personne n'a décrétée ?
En attendant, à Bua, les fours refroidissent et les hommes attendent. Ils ont gardé leur couverture santé, leur statut, et 84 dollars par mois. Il leur manque l'essentiel : la pluie. Le boom du nickel indonésien s'était construit sur une certitude — que les contraintes seraient le minerai, les permis et les prix. Il découvre, à ses dépens, que la contrainte déterminante était l'eau. Et l'eau, contrairement aux quotas, ne se négocie pas.
La couverture occidentale — presse minière spécialisée, analystes matières premières — traite le chômage technique comme un point de données d'offre à visage humain. Le cadre est mécanico-marché : 570 travailleurs au repos, une ligne RKEF bridée, une petite soustraction de plus à la production indonésienne de ferronickel en une année de coupes de quotas et de retards d'exportation. L'œil occidental est sur le prix du nickel — si la sécheresse rejoint quotas et contrôles comme troisième force haussière, ou si le marché, jusqu'ici peu impressionné, continue de hausser les épaules.
Le prisme occidental lit aussi les 84 dollars mensuels comme une fenêtre sur l'économie industrielle des marchés émergents. Dans ce récit, les modalités du chômage technique sont à la fois humaines aux standards locaux et une mesure de la minceur de la marge entre un emploi et son absence dans le cycle des matières premières.
La couverture orientale — le commentaire industriel chinois — lit le chômage technique par la chaîne d'approvisionnement qu'il alimente. Le récit : les producteurs chinois d'inox et de batteries dépendent des unités de nickel indonésiennes, et chaque four à l'arrêt à Sulawesi est un coût répercuté vers les ateliers du monde. Dans ce récit, la sécheresse fait ce que les quotas de Jakarta étaient censés faire — resserrer l'offre — seulement plus vite et sans levier politique pour l'inverser.
Le prisme oriental s'attarde sur la fragilité avec l'œil du stratège. Une politique industrielle adossée à l'hydroélectricité en zone El Niño, dans cette lecture, a un point unique de défaillance que les planificateurs ont manqué. Les capitaux chinois ont bâti ces fondeurs ; les analystes chinois tarifent désormais le risque climatique que les études de faisabilité avaient sous-pondéré.
Le prisme du Sud global — la presse indonésienne, africaine et latino-américaine — lit cette histoire dans les visages des 570. Pour le Sud, un chômage technique n'est jamais qu'un point de données d'offre ; ce sont 570 foyers à Luwu vivant avec 84 dollars par mois pendant que l'entreprise attend la pluie. La couverture centre les modalités des travailleurs — maintenus dans les effectifs, couverture conservée, une avance plutôt qu'une indemnité — et pose la question plus dure : qui porte le risque climatique dans la chaîne d'approvisionnement de la transition verte ?
Ce qui blesse, dans le récit du Sud, c'est l'asymétrie du boom. Le nickel des fours de Sulawesi devient l'acier inoxydable et les batteries de véhicules électriques de la transition énergétique — la transition que le Nord célèbre — tandis que les travailleurs qui la rendent possible absorbent la sécheresse les premiers. La leçon du Sud : l'économie verte a une météo, elle aussi, et ce sont les pauvres qui la sentent.