Le Premier ministre albanais accuse des acteurs étrangers anonymes d'alimenter quatre jours de violences menées par des étudiants, qu'il dit viser la candidature européenne du pays — sans fournir aucune preuve.
Publié le 16 octobre 2026 · 21:16 GMT
TIRANA — Le Premier ministre albanais Edi Rama a accusé vendredi l'implication de « mains étrangères » dans l'escalade des manifestations qui secouent la capitale depuis quatre jours consécutifs, déclarant dans une vidéo Facebook que ces violences visent à entraver la candidature de l'Albanie à l'Union européenne. « Ce sont des mains étrangères qui ne veulent pas que l'Albanie soit en paix », a-t-il dit, assurant que les manifestations n'avaient « absolument rien à voir avec les difficultés, les problèmes ou les aspirations légitimes de quiconque désire une vie meilleure ».
Des milliers de manifestants ont défilé dans Tirana vendredi, pour le quatrième jour d'une campagne de plus en plus violente menée par des étudiants pour obtenir la démission de Rama. La police a utilisé gaz lacrymogènes, canons à eau et matraques en caoutchouc tandis que les manifestants lançaient pierres et cocktails Molotov, incendiaient des poubelles pour barrer les routes et saccageaient des vitrines. Les affrontements se sont poursuivis jusque tard dans la nuit, et les troubles se sont étendus à Durrës, Shkodër, Korçë et Elbasan.
La semaine a commencé mardi, quand des centaines d'étudiants se sont rassemblés devant le ministère de l'Éducation en scandant « Rama démission ! ». Les étudiants, rejoints par des lycéens en grève des cours, exigent le départ de Rama, de meilleures conditions universitaires, des frais de scolarité moins élevés, une action contre la corruption, des emplois et une réponse au coût de la vie. Mercredi, le ministère de l'Éducation a pris feu ; Jeudi a tourné à l'émeute : vitrines brisées, bâtiments publics pris d'assaut, banque pillée et entrée du ministère des Finances incendiée. Un bureau du Collège de l'Europe sur un campus universitaire a été réduit en cendres — Rama a visité ses restes, parlant de « la ruine laissée par des mains qui ne sont pas, et ne pourront jamais être, les mains d'étudiants ».
Le bilan s'alourdit. Le ministre de l'Intérieur Ervin Demo a annoncé vendredi que 156 personnes avaient été blessées depuis mardi, dont 97 policiers ; 79 blessés ont été soignés à l'hôpital de traumatologie de Tirana. La police a indiqué que 160 personnes avaient été interpellées dans la seule nuit de jeudi pour des actes de violence. Demo a reconnu que deux cas de force policière excessive avaient été enregistrés et que deux agents avaient été suspendus. La délégation de l'UE en Albanie a exhorté les autorités à répondre de manière proportionnée après des « allégations de violences excessives de la police contre des manifestants et des journalistes ». Ces batailles de rue sont la dernière escalade d'un mouvement né de manifestations pacifiques estivales : voir notre couverture précédente sur les manifestations devenues violentes et la fiche pays Albanie pour le contexte politique.
Rama n'a fourni aucun détail ni aucune preuve à l'appui de ses « mains étrangères » — ni noms, ni pays, ni renseignements présentés. Comme le note la couverture de France 24, il a « régulièrement rejeté les préoccupations des manifestants, les accusant d'être manipulés par des intérêts étrangers — sans fournir de détails ni de preuves ». Les correspondants de Balkan Insight à Tirana dressent le même constat : Rama a « étendu ses accusations à des « acteurs étrangers » sans les identifier ni présenter de preuve de leur implication ».
Tout aussi non résolu : qui sont les groupes masqués — ces jeunes hommes saccageant les vitrines et pillant les magasins qu'un journaliste de l'AFP a observés à l'œuvre — et à qui obéissent-ils, le cas échéant. L'ampleur réelle des interpellations de mineurs reste contestée : le député de l'opposition Erald Kapri affirme que la police détient un nombre inconnu de mineurs et « frappe brutalement les jeunes étudiants », une accusation à laquelle le gouvernement n'a pas répondu par des chiffres. Et il reste à voir si la rue gardera l'avantage ce week-end.
C'est le défi le plus sérieux jamais lancé à Rama, qui dirige l'Albanie depuis 2013 et dont le Parti socialiste a remporté les législatives l'an dernier par une victoire écrasante. Il a fait de l'entrée du pays dans l'Union européenne son héritage — l'Albanie, avec le Monténégro, mène le peloton balkanique, Tirana visant l'adhésion dès 2028.
Mais l'enjeu est aussi générationnel que géopolitique. Les foules sont massivement jeunes — adolescents lançant des pavés sur les boucliers antiémeute, lycéens boycottant les cours — et leurs slogans visent non seulement Rama mais toute la classe politique post-communiste. « Nous ne sommes pas des criminels. Nous voulons simplement une vie meilleure pour nos parents et pour nous-mêmes. Nous ne voulons pas quitter l'Albanie », a déclaré Ledia, 18 ans, à l'AFP.
Le thème des « mains étrangères » est un réflexe familier des Balkans — et Rama l'a déployé par étapes. Il a d'abord accusé son rival, le chef du Parti démocrate Sali Berisha, puis brandi le spectre du sabotage étranger. Vendredi, il est allé plus loin : « La main mauvaise, la vieille main, la main mauvaise qui suit l'Albanie comme une malédiction depuis 1912 — et dont nous savons très bien à qui elle appartient depuis 30 ans — est aujourd'hui soutenue par d'autres mains, des mains étrangères, des mains étrangères qui ne veulent pas que l'Albanie soit en paix, qui ne veulent pas que l'Albanie fasse partie de la famille européenne unie. » La formulation, avec son écho à l'indépendance de 1912, vise directement la Serbie, l'antagoniste historique de Tirana.
Stratégiquement, l'accusation fait trois choses. Elle reformule une crise de légitimité intérieure en urgence de sécurité nationale. Elle délégitime les manifestants — « tout cela est l'œuvre de cette même main, la main qui tient l'opposition albanaise à la gorge », a dit Rama — sans répondre à leurs revendications. Et elle internationalise l'enjeu : si Bruxelles croit que les troubles menacent le calendrier d'adhésion, espère Rama, l'UE lira le chaos comme l'œuvre de l'opposition, pas de son gouvernement. Le risque est inverse : chaque titre européen sur les « mains étrangères » se lit à Bruxelles comme un gouvernement qui perd le contrôle du récit — et de la rue.
La première victime pourrait être le calendrier d'adhésion. Chaque ministère incendié et chaque nuit de gaz lacrymogène est une munition pour les sceptiques de l'UE qui jugent les Balkans pas prêts ; les évaluations de la Commission européenne pèsent lourdement la stabilité des institutions. La seconde est l'investissement : le complexe de 1,4 milliard d'euros lié à Kushner, qui a allumé les manifestations de l'été, se situe dans une zone protégée abritant tortues marines et flamants, et son destin déterminera désormais si la côte albanaise est aménagée par décret ou par consentement. Un troisième effet est déjà visible : la colère étudiante balaie l'Europe, et les gouvernements découvrent qu'elle voyage plus vite que leurs plans de crise. Enfin, l'opposition affronte son propre test : le chef du Parti démocrate Sali Berisha aimerait s'approprier la foule, mais la foule ne veut pas de lui. Si aucune force politique ne peut canaliser cette énergie, la rue devient le seul parlement auquel les jeunes Albanais font confiance.
La réponse courte est l'épuisement. Ce qui a commencé en juin comme des manifestations écologiques contre le complexe côtier s'est durci en exigence du départ de Rama après quatre mois de marches pacifiques que les étudiants disent ignorées par le gouvernement. « Nous manifestons pacifiquement depuis 140 jours, et rien n'a été entendu. C'est donc notre seule chance d'être entendus et d'obtenir les droits que nous méritons », a déclaré une manifestante de 19 ans à Reuters. Le député de l'opposition Erald Kapri évoque plus de 130 jours et qualifie la situation de « prolongement d'une protestation qui dure essentiellement » depuis l'été. Quand la condescendance est la seule réponse officielle pendant 140 jours, les pierres cessent d'être une surprise.
Surveillez trois choses. D'abord, si le week-end apporte une cinquième et une sixième nuit d'affrontements — le parlement a déjà annulé sa session. Ensuite, si la proposition du Forum du dialogue politique prend corps : un gouvernement technique pour préparer des élections libres, poursuivre l'intégration européenne et réformer le code électoral — la seule réponse politique sur la table. Enfin, Bruxelles : l'avertissement de proportionnalité de la délégation de l'UE est un levier réel. Si les images continuent de montrer des « violences excessives contre des manifestants et des journalistes », le rêve 2028 de Rama — le bouclier derrière lequel il se cache — est la première chose que la rue brûlera.
Le regard occidental décrit une révolte de l'éducation et de la corruption dans un futur membre de l'UE. Reuters et la presse occidentale mettent en avant les griefs des étudiants — frais en hausse, universités délabrées, corruption — et le refus de Rama de céder sur son mandat élu. Bruxelles surveillera la proportionnalité de la police et si la lutte anti-corruption de Rama est assez réelle pour maintenir le cap 2028. Voir comment l'UE projette sa puissance institutionnelle dans son voisinage.
Le regard oriental lit l'épisode comme un État de la périphérie occidentale vacillant entre Bruxelles et sa propre rue — avec Tirana elle-même pointant vers l'est. Le refus de Rama de nommer les « mains étrangères », tout en invoquant la « main mauvaise » connue « depuis 30 ans », est un clin d'œil calculé vers les services serbes. Les médias alignés sur Moscou retourneront probablement le scénario : une capitale de l'OTAN en flammes prouve, selon eux, que l'élargissement européen aux Balkans est creux.
Le regard du Sud global, porté par le reportage régional de Balkan Insight (BIRN), est le plus sévère — non envers Rama seul, mais envers toute la classe politique post-communiste. Le trait frappant de ces rassemblements est leur mépris pour tous ceux qui gouvernent : pas « le retour de Berisha » mais un rejet de tout le système. Les étudiants ont été appelés dans la rue par la « Révolution Flamant » — des manifestations quotidiennes depuis juin contre le complexe de luxe dans une zone côtière protégée lié au gendre de Donald Trump, Jared Kushner — mais ils sont restés parce que 140 jours de protestation pacifique ne leur ont rien apporté. Sous cet angle, l'histoire n'est pas géopolitique. C'est une génération qui découvre que la politique polie lui est fermée.
Le Premier ministre Edi Rama a déclaré vendredi que des « mains étrangères » anonymes alimentaient les troubles pour faire dérailler l'adhésion de l'Albanie à l'UE, affirmant qu'elles « ne veulent pas que l'Albanie soit en paix ». Il n'a nommé aucun pays, montré aucune preuve et donné aucun détail — et accuse régulièrement les manifestants de manipulation étrangère sans preuve, selon France 24.
Les étudiants ont commencé à défiler en juin dans la « Révolution Flamant » contre un complexe de luxe de 1,4 milliard d'euros lié à Kushner dans une zone côtière protégée. Après plus de 130 jours de protestation pacifique que les étudiants disent ignorée par le gouvernement, le mouvement s'est durci : depuis mardi, il exige la démission de Rama, de meilleures universités, des frais réduits et une action contre la corruption.
Le ministre de l'Intérieur Ervin Demo a annoncé vendredi que 156 personnes avaient été blessées depuis mardi, dont 97 policiers, 79 ayant été soignées à l'hôpital de traumatologie de Tirana. La police a interpellé 160 personnes dans la seule nuit de jeudi pour des actes de violence. Demo a aussi reconnu deux cas de force policière excessive et suspendu deux agents.
Non. Rama a déclaré à Reuters jeudi qu'il ne démissionnerait pas, estimant que « les gouvernements se changent par des élections démocratiques » et que partir trahirait les électeurs après la victoire écrasante de son Parti socialiste l'an dernier. Des universitaires proposent plutôt un gouvernement technique pour préparer des élections anticipées, mais Rama insiste qu'il ne cédera pas à la violence.